Disons-le tout de suite, il s’agit ici d’une des œuvres les plus marquantes de la littérature, et pas du tout d’un bon bouquin plus ou moins confidentiel, car c’est un classique très connu. Louis-Ferdinand Destouches, ou Louis-Ferdinand Céline, ou encore Céline pour reprendre son nom de plume, est un médecin et écrivain français né en 1894. Son enfance ne revêt que peu d’intérêt, et il n’est pas réellement nécessaire de s’étendre sur ses dérives antisémites et collaboratrices pour parler de son premier livre, qui ne contient heureusement aucune allusion à ses penchants postérieurs. Néanmoins, le fait qu’il ait été médecin joue grandement dans la construction du livre. En ce qui concerne sa personnalité et sa vie, complexes toutes deux, autant se référer à Wikipédia.

Céline

Voyage Au Bout De La Nuit n’est pas autobiographique, mais presque, pourrait-on ajouter. Le personnage principal, Ferdinand Bardamu, est un médecin lui aussi, et est l’archétype du antihéros. Contrairement à ce que l’on a entendu généralement sur ce livre, il ne traite pas que de la première guerre mondiale. L’aventure de Bardamu s’étend sur bien plus que la période de la guerre, puisqu’à l’instar de Céline, il visitera l’Afrique, l’Amérique, avant de revenir en France.

Céline créa un style littéraire extrêmement particulier, que Voyage au bout de la nuit reflète parfaitement. Comme tous les styles très particuliers, on adore ou on déteste. Celui-ci se caractérise par un langage assez parlé, des phrases saccadées auxquelles manquent régulièrement des virgules, des fautes de syntaxe (« malgré que, à cause que »), quelques mots de vieil argot également ; un style que j’ai trouvé vraiment prenant – et que d’autres ont exécré. Toujours est-il qu’il s’agit d’un style vraiment unique.

L’œuvre raconte donc l’histoire de Bardamu, depuis son engagement volontaire dans l’armée (comme l’auteur), jusqu’à sa vie en tant que directeur d’asile, en passant par l’Afrique coloniale, l’Amérique fordiste et les banlieues crasseuses de Paris. Le ton général est le dégoût des hommes, du monde, de la pourriture, de la société. Pour être honnête, je n’ai pas souvenir de beaucoup d’auteurs capables de décrire de manière aussi variée que Céline la misère, la crasse, la boue humaines, le répugnant du monde. Depuis sa description (légendaire) de la guerre, « cet abattoir international de la folie », de l’Afrique coloniale, au climat étouffant et maladif, pouilleux, suant, humide (le terme usité par Céline étant « nègre », on pourra s’en trouver dérangé, néanmoins, sa description des coloniaux laisse bien entendre son opposition au colonialisme, et on finit par passer sur le mot) ; à l’Amérique où la misère n’est plus chaude et lourde, mais métallique et impersonnelle, glacée, presque folle (Céline y dénonce au passage le fordisme et le capitalisme à tout va), à la banlieue parisienne, Rancy.

Quoique ses descriptions sur chacun des passages précités sur la pourriture humaine et sur la misère soient uniques, c’est pour moi dans cette dernière partie que Céline se lâche totalement. On voit, on sent presque la banlieue industrielle immonde, au ciel jauni par la pollution, dans les vieux appartements déglingués, les « cages à lapin », et la mesquinerie, le mépris, la crasse des voisins, détestant par exemple Bardamu simplement parce qu’il ne sait pas se faire payer ses consultations…

Voyage au bout de la Nuit de Céline

Tout le livre fourmille de scènes « chocs » ; parmi toutes celles-là, on retiendra encore en particulier celles de Rancy, par exemple lorsqu’une jeune fille, ayant raté son avortement, se vide littéralement de son sang dans un appartement sordide, et où sa mère hurle que sa famille sera déshonorée si elle va à l’hôpital. Bardamu contemple, passif, ouvrant à peine la bouche…

L’antihéros est bien trop passif pour qu’on se prenne d’affection pour lui. Lâche, certes, inactif, contemplatif des évènements. Mais bien plus authentique que tous. Et assumant parfaitement sa lâcheté. Ses fuites. Et en fin de compte, plus « propre » que la galerie impressionnante de tordus que dresse Céline. L’officier maigrelet et désintéressé au plus haut point de la vie de ses hommes, ses compagnons de voyage pour l’Afrique développant une haine mortelle pour lui par désœuvrement, le directeur de la compagnie raciste et nauséabond, la population de banlieue dont la dégueulasserie humaine, sur tous les plans, flanque le vertige, et bien sûr Robinson, personnage récurrent du livre, que Bardamu retrouvera toujours au gré de ses voyages…

Entre toutes ces péripéties, ce voyage dans l’immonde, des réflexions, nombreuses, sur l’humanité, la vie, le monde… Ce ne sont pas des parties lourdes, au contraire, le style reste le même et les réflexions lucides et tristes de Bardamu frappent ; et fort. En fait, le nombre de citations, de réflexions, de vérités frappantes de Voyage Au Bout De La Nuit est proprement hallucinant. Une vraie mine d’or, comme on en voit peu.

On ne sort pas indemne d’une lecture de Voyage Au Bout de La Nuit, même si l’on est relativement insensible à ce qu’on lit. Le bouquin est trop riche pour qu’on le referme simplement et qu’on passe à un autre bouquin (la fin est par ailleurs à la hauteur du livre). Ses 630 et quelques pages sont en fin de compte rapidement dévorées, car ce livre happe littéralement. C’est sans aucun doute un de ces livres qu’il faut absolument avoir lu dans sa vie. Un classique parmi les classiques.

L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! (Céline, Voyage au bout de la nuit)


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8 commentaires, donnez votre avis !
  • moomine a écrit le 29 mars 2009 à 12 h 15 min:

    J’adore ton commentaire! Moi aussi j’ai aimé le livre, faudra que je me mette à mon commentaire sur mon blog… (Mais je fairais d’abord Borges)

    Antidote au Voyage pour ceux que sa lecture a déprimé: Alexis Zorba de Nikos Kazantzaki.

    Dans un genre à la fois proche et éloigné, proche parce que sombre mais éloigné parce que positif: Bernanos. Sous le soleil de Satan est génial. Tu connais?

    Bernanos disait de Céline que Dieu l’avait mis sur terre pour choquer.

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  • aka oni a écrit le 29 mars 2009 à 17 h 40 min:

    @Moomine : pas du tout ! Jamais lu de Bernanos, par contre il me semble avoir lu pas mal de Borges il y a quelques temps. J’essaierai peut-être Bernanos quand j’aurai terminé tous les Hemingway et les Henry James que je dois lire en ce moment… Et après le jeu des perles de verre, qu’il faut que je lise aussi.

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  • Stupixx, Myriam, comme vous voulez. a écrit le 29 mars 2009 à 20 h 34 min:

    En tout cas, le style à l’air spécial. Omettre de mettre des virgules ? Mais je suis une amoureuse des virgules ! La citation est représentative : ‘’ L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi !’’. Je sais pas pour vous, mais j’aurais bien mis une virgule entre le ‘’caniches’’ et le ‘’et’’…
    Bref, ceci n’empêchant pas cela, l’histoire peut toujours être très bien. Encore une fois, comme dans ta dernière critique, tu as choisi un bouquin ou l’on développe beaucoup plus l’aspect psychologique des personnages. Et je suis d’accord aussi sur un truc ; chez les anti-héros, on peut trouver cette authenticité que l’on ne retrouve pas ailleurs. Ca me plait, c’est une ‘’qualité’’ qui me fascine. (Oui, parce que pour certain, vaudrait mieux être hypocrite et cacher sa vraie nature…). Donc, un titre de plus à ma liste, je réécrirai peut-être un commentaire pour voir c’que ca donne une fois le roman lu x).

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  • Seraf a écrit le 30 mars 2009 à 8 h 45 min:

    J’ai commencé a lire ce bouquin, y’a longtemps. J’ai pas depassé la 100aine et je n’en ai plus aucun souvenir. Je relirais ptete a l’occase

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  • wikipedia a écrit le 14 avril 2009 à 22 h 33 min:

    c’est bien ton blog rtoujours aussi interesant! :)

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  • quentin a écrit le 3 juin 2009 à 17 h 59 min:

    Bonjour !!!
    Je viens vers vous car j’ai besoin d’aide,
    je dois expliquer un passage de voyage au bout de la nuit de céline, qui commence de « justement la guerre approchait de nous deux » à « ça s’est fait exactement ainsi. »
    pouvez-vous me dire ce que ce passage raconte car franchement j’ai rien compris(dsl).

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  • chromos a écrit le 31 janvier 2010 à 18 h 59 min:

    « Nuit d’Amérique »

    (d’après les chapitres américains du « Voyage au bout de la nuit » de L. F. Céline)

    Théâtre du temps, 9 rue du Morvan, Paris. Métro Voltaire.

    Du 17 au 28 février 2010.
    20h30 / 17h dimanche.

    Synopsis : Bardamu débarque pauvre et fiévreux au pays du travail à la chaîne et du dieu Dollar.

    Version scénique / Mise en scène : Julien Bal
    Avec : Guillaume Paulette (Bardamu)
    Valentina Sanges (Molly)
    Giulio Serafini (Le groom, le joueur de Base Ball qui danse au bordel)
    Julien Ratel (Flora, l’infirmier, Bébert le chanteur)
    Renaud Amalbert (Pierrot le fou)
    David Augerot (Marcel, Robinson, le facteur de Meudon)
    Lumières : Renaud Amalbert
    décor : Lightcorner

    Informations : chromoscompagnie ( at ) yahoo.fr
    01 43 55 10 88

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  • wow gold a écrit le 1 décembre 2010 à 7 h 02 min:

    J’ai pas depassé la 100aine et je n’en ai plus aucun souvenir. Je relirais ptete a l’occase

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