Natsume Soseki est probablement un nom qui vous évoque peu. Pourtant, il s’agit d’un des plus grands écrivains japonais, extrêmement célèbre au pays du soleil levant (j’en avais rapidement parlé lors de mon bilan de l’année 2009) ; un peu le Victor Hugo japonais, si l’on peut tenter ce type de comparaisons. Il orne d’ailleurs les billets de 1000 yens. Né en 1867, mort en 1916 d’un ulcère qui l’a longtemps fait souffrir, il incarne parfaitement la littérature Meiji, du nom de l’époque qui court de 1868 à 1912. C’est une ère très particulière pour le Japon, qui s’ouvre à la culture occidentale après des siècles d’enfermement et qui se modernise. C’est un moment spécifique où beaucoup de japonais sont déchirés entre tradition et modernisation, où dans les rues se croisent kimonos traditionnels et costumes occidentaux… Soseki, qui voyagea à Londres de 1900 à 1903, et qui en reviendra usé par ses tendances névrotiques et paranoïaques, incarne parfaitement cette époque.

Le Pauvre Cœur des Hommes de Natsume Soseki

L’ère Meiji est par ailleurs très riche en prestigieux auteurs, tels que Mori Ogai ou Lafcadio Hearn, pour ne citer que deux des plus marquants romanciers de cette période incroyablement féconde en auteurs de romans et de haïkus. Des haïkus, Soseki en écrira d’ailleurs beaucoup, avec un certain talent. Mais c’est par ses romans qu’il se fait le plus connaître : Je suis un chat, ou Botchan, pour les plus notoires. Celui dont je vais vous parler est une œuvre légèrement moins connue de lui : Le pauvre cœur des Hommes (Kokoro en VO).

Désigné comme « roman japonais le plus représentatif de l’ère Meiji » par le Pen Club Japonais, ce roman, admirablement traduit conjointement par Horiguchi Daigaku et Georges Bonneau, est aussi très représentatif du style de Soseki: une écriture très délicate, poétique, toujours légère. L’auteur entremêle l’histoire du roman à des observations sur l’environnement du narrateur (les objets, la nature, un lieu, une odeur…), et passe d’un coup de réflexions très profondes à des considérations tout à fait superficielles ; loin de saccader l’histoire, les deux styles se mêlent pour donner un résultat surprenant, encore une fois typique de ses livres. Cette technique contribue à conférer cette atmosphère particulière au roman, à la fois prenante et étrangement reposante. C’est assez complexe à décrire ; il faut le lire pour comprendre comment l’auteur crée cette ambiance.

Natsume Soseki

Natsume Soseki

L’histoire elle-même se découpe en trois parties (Le Maître et moi, Mes parents et moi, et Le Maître et le testament) et se résume assez rapidement : un jeune étudiant, fraîchement licencié de l’université de Tokyo, rencontre par un hasard complet un vieil homme, pour qui il nourrit une admiration et un intérêt inexpliqués. Uniquement appelé « Le Maître » tout au long du roman, ce dernier se lie avec le jeune étudiant, qui apprend progressivement à connaître le Maître et sa femme, Shizu. Cependant, il apparait rapidement que le Maître cache une partie de son passé, y compris à sa femme, et le jeune homme finit par lui demander franchement de lui raconter. La seconde partie démarre lorsque l’étudiant est rappelé chez ses parents, où son père est mourant. Le titre de la troisième partie est éloquent ; le Maître transmet par écrit l’évènement de son passé qui bouleversa tant sa vie et le poussa à vivre retiré de la société des hommes.

Je vous l’accorde, raconté ainsi, ça n’a pas l’air particulièrement passionnant ; mais il ne s’agit pas du type de roman où l’action prime. Soseki écrit un roman très fort, à la fois philosophique et touchant, où il tisse son histoire avec brio et finesse ; si elle peut sembler banale à première vue, le style de l’auteur la rend rapidement plaisante à découvrir, pas parce qu’il rend une histoire presque quotidienne palpitante par des artifices littéraires, mais parce que cette quasi-contemplation des choses, ce rythme calme, ces discussions tantôt lourdes de sens, tantôt bénignes, créent un réel plaisir de lecture, une envie de continuer, pas tellement pour découvrir la suite de l’action, mais simplement pour la satisfaction de lire.

Le Pauvre Cœur des Hommes de Natsume SosekiLa partie finale et la découverte du passé du Maître est d’ailleurs particulièrement bien écrite ; Soseki plante des personnages incroyablement réels et complexes, et amène le dénouement avec une grande subtilité.

C’est donc un roman assez particulier que je vous conseille ici, mais vraiment riche, profond, comme tous les romans de Soseki ; de Botchan à Oreiller d’herbes en passant par A l’équinoxe et au-delà, toutes les œuvres de l’auteur sont de la même eau ; à la fois calmes et puissants, subtils – bref, à lire.


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