Hermann Hesse est de ces auteurs à la personnalité particulière. Né dans une famille ultra stricte et puritaine, ayant reçu une éducation des plus sévères, et pourtant doté d’une nature de rebelle et de solitaire, il vivra une enfance difficile, entre fugues et maisons de redressement, qui ne parviendront pas à briser sa personnalité. Il se tournera vers des activités plus mentales après être resté quelques mois dans une usine.

Peintre, essayiste, romancier, poète, touche-à-tout, il vécut une vie globalement solitaire, faite de méditations, même s’il passa une bonne partie de sa vie marié. Écrivain reconnu, il fut pourtant largement décrié en 1914, lorsqu’il se prononça ouvertement contre le patriotisme fou et le nationalisme à tout va, et devint la cible des journaux allemands ; il fut également interdit sous le régime nazi, alors qu’il protestait en faveur des écrivains persécutés, qu’ils soient juifs ou non.

Hesse Hermann

Le loup des Steppes, en langue originale Steppenwolf, fut aussi interdit par les nazis. Bien qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre reconnu, qui a profondément influencé bien des auteurs et marqué la littérature allemande (pour l’anecdote, c’est à ce livre que le groupe de Rock éponyme doit son nom), il ne plaira pas à tout le monde, loin de là. Steppenwolf est avant tout un livre d’introspection, de profonde recherche du soi. Vous qui cherchez récits de bardes et batailles épiques, ou encore sordides enquêtes ou bien récits de Science-Fiction, passez votre chemin !

L’œuvre est racontée à la première personne, par les yeux d’Harry Haller, évident alter-ego de Hesse (on dit que les gens intelligents, lorsqu’ils prennent un pseudonyme, gardent leurs initiales…). L’histoire est simple, sans scénario alambiqué : cet homme, Harry, est un solitaire bourru, dégoûté de la société et de la tournure qu’elle prend, réfugié dans ses livres et sa musique classique – les noms de Goethe et de Mozart sont bien souvent cités –, alcoolique, fantôme des bars le soir venu. Déchiré profondément par une quasi-schizophrénie, entre lui, Harry Haller, l’homme érudit et versé dans la littérature, et celui qu’il nomme le « Loup des Steppes », sa facette sombre, désespérée, agressive, violente, sauvage, indisciplinée (on y reconnaîtra la facette rebelle que l’éducation de Hesse n’a pas réussi à briser). Il n’est pas ici d’histoire à la Dr. Jekyll et Mr. Hyde (très bon bouquin aussi, en passant), sa schizophrénie n’est pas vraiment réelle, mais elle est intensément vécue.

Hesse Hermann

La première partie du livre présente l’homme solitaire et souffrant de cette déchirure, de ce combat permanent des deux aspects de son âme. Une magnifique introspection, une épopée psychanalytique – oui, ça ne plaira pas à tout le monde, encore une fois –, avec en filigrane de mélancoliques descriptions des rues de la ville nocturne. Le roman bascule lorsque, déchiré à n’en plus pouvoir, brisé, Harry finit par échouer dans une boîte de Jazz (roman écrit en 1927), malgré son dégoût de l’atmosphère ambiante, tant est grande sa certitude qu’il se suicidera à peine rentré, et tant est grande sa crainte de la mort. Il rencontre alors Hermine, étrange personnage féminin, (à mon avis, il s’agit ici de la partie qui rentre dans la fiction, et la première partie était plus ou moins autobiographique), qui l’entraînera dans un autre mode de vie, fait de danses, de soirées, pour lui réapprendre à vivre et dépasser sa vision limitée de la dualité de son âme. Foin de mièvrerie néanmoins ; à partir de là, les quelques traces d’actions disparaissent presque complètement, ne restent que les introspections et la lente transformation d’Harry, toujours splendidement décrites. Le livre finit de manière particulièrement étrange, fleurant avec le Fantastique, ou plutôt y entrant carrément, livrant des réponses implicites sur l’identité de la mystérieuse Hermine, et encore plus de questions sur le futur d’Harry, le vieux Loup des Steppes auquel on finit par s’attacher.

Au final, ce livre laisse un goût étrange, une remise en cause de soi, pour le moins ; pas de réel goût d’inachevé néanmoins, comme en engendrent parfois les fins ouvertes. Le style du livre est assez simple malgré la complexité du sujet traité, les phrases ne sont pas inutilement lourdes, tout en étant assez riches. On se laisse assez facilement absorber par le style d’écriture de l’auteur, qui n’est pas d’une originalité extrême, mais agréable, bien mené, et qui transcrit parfaitement les pensées et les sentiments de Haller.

« Je croyais que tu avais mieux appris à jouer. Allons, ce n’est pas irréparable. » (Hermann Hesse, Le Loup Des Steppes)


Ces articles pourraient aussi vous intéresser:
4 Comments, donnez votre avis !
  • Stupixx, Myriam, comme vous voulez. a écrit le 14 mars 2009 à 16 h 41 min:

    Il est vrai que ca change du SF, ou du Polar qui est publié ici. Néanmoins, ayant moi-même baigné dans la psychologie à cause de ma mère, ce genre de livre m’intérresserait probablement (et elle aussi d’ailleurs). Je suis fana de gore, certes, mais beaucoup plus du côté psychologique des personnages. Fortes personnalités, excentricité, voire même démence, c’est c’qui m’intérresse. Le livre n’en a pas l’air l’air dénué. Elle sera peut-être ma nouvelle commande amazon XD

    J’aime tes critiques. Elles sont différentes. Celles de dabYo et Serafina sont très très bien aussi, y’a pas photo, mais ca fait du bien de voir un autre genre ici.

    Oh et, aussi, tu m’as rappellé que j’ai toujours pas lu Mr.Hyde et Dr.Jekyll :’O

    RépondreRépondre
  • moomine a écrit le 16 mars 2009 à 13 h 25 min:

    J’ai adoré ce livre! Toutes les personnes solitaires qui ne se sentent pas à leur place dans la société peuvent se reconnaître et apprendre de ce livre très particulier. J’ai eut du mal à comprendre la fin, mais elle est très importante. C’est très bouddiste, mais c’est pas étonnant vu les voyages qu’a fait Hesse et qu’il a écrit un « Siddhartha ».

    Un bon prix Nobel, en général les Nobel sont de bons écrivains, même si on peut faire certaines critiques à cette académie, mais bon, c’est un autre débat.

    Il parait que « Le jeu des perles de verre » est très bien aussi, tu l’as lu?

    RépondreRépondre
  • aka oni a écrit le 16 mars 2009 à 21 h 04 min:

    @moomine : oui, c’est vraiment un très beau livre. La fin est effectivement un peu étrange, ça part un peu dans le délire de Hesse mais le principal à retenir est la multiplicité de l’âme, je pense, et que nous avons tout le temps pour l’explorer.
    Je ne savais pas qu’il avait été Nobel, en revanche.
    Le Loup des Steppes est le premier livre que je lis de lui et je suis sur pas mal de bouquins en ce moment mais je compte effectivement lire le jeu des perles de verre, vu que c’est apparemment son œuvre maîtresse… Ça viendra.

    RépondreRépondre
  • moomine a écrit le 17 mars 2009 à 13 h 42 min:

    Le Nobel de Hesse c’était en 1946, juste après la guerre. Il a aussi eut le prix Goethe, prestigieux prix Allemand, qu’ont aussi eut Freud, Mann, Jünger, Gombrich et Bergman. (les seuls que je connais de la liste, lol)

    Dans le même genre que « le loup des steppes » il y a « Un roi sans divertisement » de Giono, avec un homme-loup qui lutte contre l’angoisse de l’ennui.

    Et sinon, de langue allemande j’aime bien Mann (Nobel 1929), Jünger et Grass (Nobel 1999). Surtour Grass en fait, « Le Tambour » c’est génialissime, LE roman d’après guerre qui a mis le doigt où ça faisait mal et qui a longtemps dérangé.

    RépondreRépondre
  • Donnez votre avis !

    Comment avoir son avatar sur ifisDead ?