John Dos Passos est un grand écrivain américain né en 1896 et décidé en1970. Il est célèbre pour, en particulier, son Manhattan Transfer, et pour sa trilogie U.S.A., constituée du 42ème Parallèle, 1919 et enfin, l’objet de cet article, La Grosse Galette, sorti en 1936. De son nom véritable, Big Money en VO, ce qui, je trouve, a un peu plus de gueule, mais passons.

La Grosse Galette, trilogie U.S.A., de John Dos Passos

Si certains personnages traversent plusieurs des romans de la trilogie, ceux-ci peuvent sans aucun problème se lire dans le désordre. Lire Big Money sans les deux opus précédents, comme je l’ai fait, ne pose pas de problème. Dos Passos est sans doute l’un des plus grands représentants de la fameuse Génération Perdue, ce vivier d’écrivains de l’entre-deux guerres au style particulier, tout comme Scott Fitzgerald ou Hemingway, pour citer les plus connus. Pour l’anecdote, Dos Passos connut Hemingway et se brouilla même avec lui lorsque ses opinions politiques se firent anticommunistes.

La trilogie U.S.A. retrace la vie de plusieurs personnages distincts (douze, me souffle wikipédia), mais La Grosse Galette ne retrace la vie que de trois personnages : Charley Anderson, lieutenant aviateur revenant en Amérique après la guerre (le roman commence par son arrivée par la mer) ; Mary French, jeune fille bien née que ses idéaux conduiront à devenir une secrétaire de syndicats ouvriers ; Margo Dowling enfin, fille pauvre mais ambitieuse qui tentera de percer dans le spectacle. Le tout se déroule dans l’Amérique du début du vingtième siècle.

La lecture de la Grosse Galette est très étrange. En effet, le roman est séparé en quatre types de sections : les biographies tout d’abord, racontant des épisodes de la vie des personnages précités. Puis viennent des segments appelés Actualités, qui sont des suites de titres de journaux, de manchettes, des petits extraits d’articles, le tout entrecoupé de paroles de chansons populaires. Ensuite, d’autres parties sont des biographies de personnages réels, de grandes figures de la période du début du XXème siècle : Ford, Taylor, Insull… Enfin, les chapitres les plus étranges sont ceux appelés Œil de la Caméra, qui sont de longs morceaux de textes sans ponctuation aucune. Ces passages suivent la technique dite du « courant de conscience« , c’est-à-dire que l’auteur couche sur le papier ses pensées brutes. L’Œil de la caméra décrit ainsi sur une ou deux pages des scènes décrites par les impressions et les pensées immédiates de l’auteur.

John Dos Passos

John Dos Passos

Même si cette construction particulière peut dérouter en première lecture, on s’y habitue rapidement, car chaque partie participe à l’atmosphère particulière du livre. Dos Passos excelle dans l’exercice consistant à révéler tous les aspects de la société américaine. Il est très dur de définir l’impression que donne ce livre. Les personnages, complexes, aussi bien les principaux que les secondaires, sont d’une grande subtilité, d’une grande finesse dans leurs comportements, leurs dialogues, leurs personnalités. Le livre nous plonge littéralement dans cette Amérique changeante d’après guerre, avec une authenticité et une certaine mélancolie que n’eût pas reniée Fitzgerald. Et les biographies corrosives des grands personnages de l’époque ajoutent encore à cette ambiance, en apportant une certaine acidité au livre. Ces biographies sont dressées, à grands traits, en quelques pages seulement, avec une sobriété et une maîtrise qui forcent le respect.

Les Actualités sont également une composante essentielle de l’ouvrage ; en enchaînant simplement des « unes » de journaux ou des petits extraits, parfois choquants, parfois d’un décalage presque comique, le tout coupé d’extraits de chansons populaires, n’ayant d’ailleurs aucun rapport avec les titres de journaux (sauf lorsque ce sont des extraits de l’Internationale qui sont cités, à la fin de l’œuvre…), l’auteur plonge encore davantage le lecteur dans son roman.

L’œil de la caméra est sans doute la partie la plus difficile à lire, du fait du manque total de ponctuation et de contexte avec quoi que ce soit dans le roman. Mais si l’on fait l’effort de passer ces obstacles, ces phrases, apparemment sans aucun sens, finissent par décrire des scènes – parfois très fortes, parfois très quelconques – qui s’inscrivent parfaitement dans l’ambiance du roman.

Mais le cœur du roman, les parties les plus importantes, sont bien sûr les biographies romancées de ces trois personnages, Anderson, Dowling, et French. Le roman raconte ainsi comment Anderson revient en Amérique, à New-York, sans le sou mais avec un projet ambitieux d’entreprise d’aviation. Comment Mary French, fortement influencée par l’exemple de son père, médecin des pauvres, se tuant à la tâche pour soigner les indigents, sacrifiera sa position sociale pour devenir membre de syndicats. Et enfin, comment Margo Dowling, fille pauvre mais dotée d’un physique avantageux, tentera de réaliser ses ambitions dans le monde du spectacle.

La Grosse Galette, trilogie U.S.A., de John Dos PassosÉvidemment, il s’agit d’esquisses très grossières des vies de ces trois personnages, racontées sur plus de six cents pages ; en fait, il s’agit même de résumés des toutes premières parties introduisant les personnages. Inutile de spoiler le roman et le raconter en détail. Il suffira simplement de savoir que le roman maintient un certain suspens vis-à-vis des personnages d’une partie à l’autre. Ceux-ci ne sont pas des héros, ils prennent de mauvaises décisions aussi bien que des bonnes, ils évoluent, et leurs motivations ne sont certainement pas toujours celles de bons samaritains. Il n’y a rien d’artificiel dans leurs vies – même si ces dernières sont certainement plus mouvementées que la moyenne –, et c’est là une des grandes qualités de ce roman. Une autre étant que, malgré sa taille, jamais il ne faiblit en intérêt. Les fins des personnages, sans rien révéler, sont toutes parfaitement tranchantes et définitives, de manières complètement différentes d’ailleurs.

La Grosse Galette n’est certes pas le livre le plus facile d’accès au monde, mais une fois fait l’effort de dépasser sa construction un peu particulière, on lit un roman très riche, à l’ambiance parfaitement maîtrisée, tout en subtilité et en sobriété.


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