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Dernièrement dans la section Livres d'if is Dead:

Quand vous lisez un temps soit peu de Fantasy ou Science-Fiction éditée en France, il est très difficile de n’avoir jamais vu, et apprécié, le travail Marc Simonetti. Et pourtant, ce nom ne vous dit peut être rien. Pourtant, vous avez forcément dû le rencontrer quelque part. Voyons, Le Trône de Fer pour les éditions J’ai Lu, Le Nom du Vent pour Bragelonne, ou encore Perdido Street Station pour Pocket, Marc Simonetti est un des illustrateurs qu’on retrouve très souvent lorsqu’il s’agit d’éditions définitives des plus grandes séries du genre. Et vu son immense talent, il est très difficile de rester de marbre devant son travail, toujours soigné, toujours fidèle au livre que nous allons lire.

Le Nom du Vent, de Patrick Rothfuss, illustré par Marc Simonetti

Récemment, c’est la refonte graphique des Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett aux éditions Pocket qui lui a été confiée. Nous avons donc profiter de l’occasion pour lui poser quelques questions, sur sa façon de travailler, sa relation avec les éditeurs, et bien entendu ses goûts littéraires ! Bonne lecture !

Bonjour Marc, peux tu, tout d’abord te présenter à nos lecteurs ? Tu as fait l’INSA de Lyon, cursus ingénieur matériaux, métier que tu as même exercé chez TEFAL pendant 2 ans. Comment en es tu arrivé au métier d’illustrateur ? Une passion qui a pris le dessus ?

Marc SimonettiOui, le dessin et la lecture ont toujours été des passions pour moi. J’avoue aussi que même si certains aspects de mon métier d’ingénieur me satisfaisaient, je ne me voyais pas vieillir (ou du moins bien vieillir) avec ce travail, usant et finalement trop peu créatif pour moi.

J’ai donc repris des études pendant un an, en 3D, ce qui m’a permis de trouver un poste de modeleur 3D de décors dans le jeu vidéo et de commencer à toucher aux logiciels de dessins numériques, moi qui ne connaissait que les méthodes traditionnelles.

Après un passage dans le jeu, et en m’exerçant pendant mes instants de repos , j’ai enfin pu me mettre à mon compte en tant qu’illustrateur. Je tiens d’ailleurs à signaler que c’est Bénédicte Lombardo, DA chez Pocket, qui la première m’a donné ma chance et ma première couverture…

Comment procèdes-tu pour créer l’illustration d’une couverture? Lis-tu le livre, les premières pages, ou reçois-tu des consignes précises de l’éditeur (résumé, identité visuelle…) ?

Souvent je lis le livre et je reçois des consignes. Chaque éditeur a ses préférences et sa ligne éditoriale, je veille juste à respecter l’identité de l’éditeur et à rester le plus proche possible du texte. Mon but n’est en effet pas que l’on reconnaisse mon travail, mais que l’on reconnaisse le livre.

La plupart du temps j’essaye de trouver soit une ambiance soit une idée (deux moitiés de visages pour Les Scarifiés pour un couple fusionnel, un « visage » à la Arcimboldo pour Le Cerveau Vert, une doc martins et le reflet de big ben en ruine pour Royaume Désuni, etc, etc) qui soit propre au roman, sans trop en dire.

Vertumnus de Arcimboldo Le Cerveau Vert de Marc Simonetti

Comment la relation avec les éditeurs se passe-t-elle ? T’imposent-t’ils de nombreuses conditions (couleurs, thèmes, personnages) ou es tu totalement libre ? Y’a-t-il des couvertures ou tu as été « frustré » par des limitations ?

La plupart du temps cela se passe très bien: en me choisissant pour une couverture, ils choisissent généralement en même temps mes gouts. Il y a cependant régulièrement des contraintes marketing à tous les niveaux (composition, taille et type des personnages, couleurs), mais rien qui ne soit rédhibitoire…

Sur certaines couvertures j’ai déjà été très frustré, mais plus par des recadrages un peu violents ou des modifications faites sans mon accord. Dans l’ensemble, mon métier se rapproche plus de l’artisanat que de l’art. Je fais des couvertures non pour faire passer un message mais pour mettre en valeur un livre, un auteur, un texte et un éditeur.

Créer l’apparence graphique française pour des monuments comme le Trône de Fer ou plus récemment les Annales du Disque-Monde, ça doit te mettre la pression non ? Lis tu les avis des fans pour ces commandes là ? Travailles-tu différemment dans le cas de licences populaires?

En fait, cela me donne surtout une énorme motivation! Je me considère avant tout comme un fan moi même, et ce sont des livres que j’ai lu et relu de nombreuses fois, et que je ne pensais pas illustrer un jour. J’avais donc une vision très claire des couvertures que je devais faire: ma vision de lecteur.

Mais j’ai tendance à essayer de traiter chaque couverture différemment, pour chacune soit vraiment adaptée au livre, en essayant si possible de faire passer un message: « si tu aimes cette ambiance, ou ce type de scène, tu aimeras ce livre »…

Nobliaux et Sorcières de Terry Pratchett

Marc Simonetti est l'illustrateur choisi par les éditions Pocket pour renouveller l'image des Annales du Disque-Monde. Ici Nobliaux et Sorcières.

Arrive-t-il que tu aies des relations avec les auteurs, ou des retours de leur part ? On a pu lire que George R.R. Martin appréciait beaucoup ton travail sur sa série.

Oui, j’ai eu plusieurs fois cette chance! Cela arrive d’ailleurs un peu plus souvent avec les auteurs anglophones qu’avec les auteurs français, et c’est extrêmement gratifiant. Récemment je pourrais citer Ken Scholes, Patrick Rothfuss, Neal Asher et JV Jones, cela me réconforte dans ma volonté d’être fidèle au texte, et de pas « mentir » à un acheteur/lecteur potentiel.

Le statut du traducteur est quasiment équivalent à celui d’auteur. Qu’en est-il pour l’illustrateur ? S’agit-il d’une simple commande, ou touches-tu des royalties ? Le prix d’une couverture varie-t’il ? En fonction de quels critères ?

En ce qui me concerne, je touche systématiquement un forfait fixe, qui dépend de l’éditeur, et du format. Ce sont donc à chaque fois des commandes, à part dans le cas de livres comme Topdoc Dinosaures pour lesquels j’ai fait une grande majorité des illustrations intérieures également, et où je touche des royalties.

Topdoc Dinosaures de Marc Simonetti

Topdoc Dinosaures de Marc Simonetti, Romain Amiot et Aurore Damant

Tu as fait de très nombreuses couvertures, nous avons nos préférées et sommes partagés. Celles des intégrales du Trône de Fer sont superbes par exemple, plutôt dures, mais tu fais aussi très bien des illustrations un peu plus douces, comme celle pour La Trilogie des Elfes. As tu des genres préférés ? Quelles sont celles dont tu es le plus fier ?

Parmi celles dont je suis le plus fier, je citerai probablement Le Trône de Fer de G.R.R. Martin et Terre mourante de Jack Vance, L’appel de Chtulhu de Lovecraft, Perdido Street Station de China Miéville, L’ombre du Scorpioin de Neal Asher et Gluckster le rouge de Pascal Françaix… Peut être dans quelques temps, mes préférés auront ils changé car j’ai besoin d’avoir suffisamment de recul sur une couverture pour pouvoir la juger, mais trop pour ne pas m’en lasser…. La plupart du temps mes couvertures préférées sont aussi des livres que j’ai beaucoup aimé…

Quelles sont tes influences majeures ? Y a-t-il des artistes que tu admires particulièrement ?

J’admire beaucoup d’artistes d’aujourd’hui ou d’hier et il me serait impossible d’en faire une liste exhaustive, mais je pourrai citer ceux de la renaissance avec le Caravage et le Bernin, les impressionnistes avec Whistler, Sisley et Turner, et parmi les contemporains:
Aleksi Briclot, Jean-Sébastien Rossbach, Simon G Phelipot, sparth, Craig Mullins et Marko Djurdjevic, Mike Mignola, Jason Chan, etc, etc, etc…. Internet crée une incroyable synergie, et il est possible d’échanger et de discuter avec un nombre incroyable d’artistes terriblement talentueux.

Exerces-tu dans d’autres domaines que l’illustration de livres ? Peut-on admirer tes dernières œuvres quelque part ?

Oui, j’essaye de varier mes activités… Je travaille dans le jeu vidéo, pour la publicité, pour le cinéma et le jeu de rôle… Sur mon site il y a quelques exemples parmi ce qui n’est pas confidentiel… (www.marcsimonetti.com)

Le Trône de Fer, Intégrale, Marc Simonetti

Pour notre plus grand plaisir, les éditions J'ai Lu ont fait appel à Marc pour la sortie des intégrales du Trône de Fer

Tu exerces en majorité dans le domaine de l’imaginaire, est ce que c’est un genre que tu aimais lire avant ? Quels sont tes classiques ? Es tu un gros lecteur ?

Je suis un assez grand lecteur, j’ai toujours lu, et je continue de lire environ deux livres par semaine. Parmi mes classiques: Le Seigneur des Anneaux, Dune, le Cycle des Epées, la Compagnie Noire, le Trône de Fer, les Annales du Disque-Monde et Lovecraft….

Nous te remercions d’avoir pris de ton temps pour répondre à nos quelques questions, as tu un dernier mot pour les lecteurs d’if is Dead ?

Merci d’avoir eu le courage de lire cette interview!
Amicalement,

Marc

C’est plutôt à nous de remercier Marc d’avoir pris du temps pour répondre à nos trop nombreuses questions. On vous invite bien entendu à aller voir ses travaux sur son site personnel, mais aussi sur sa boutique deviantArt où vous pourrez notamment commander des posters si vous le souhaitez. Je dois avouer que les illustrations du Trône de Fer me font du pied.

En attendant, depuis notre interview les trois premières couvertures des Annales du Disque-Monde sont sorties, vous pouvez les apprécier sur son blog, et y voir notamment ses making-of !


La Laiteuse et son chat de Gerald Duchemin

Serafina dans Critiques, Livres le 26 septembre 2010, avec 1 commentaire
Critiques

La Laiteuse et son chat est un court roman (plutôt une novella même) de Gerald Duchemin. Le roman a été édité une première fois aux feues éditions du Calepin Jaune en 2008, et il est réédité cette année aux éditions du Chat Rouge. Éditions qui ont pour notre grand plaisir ôté l’ignoble couverture d’Estelle Val de Gomis pour une élégante esquisse à la plume d’un chat. Synopsis ?

La Laiteuse et son chat de Gerald Duchemin

Mme Harfang vit dans le sud de la France depuis qu’elle a été rapatriée d’Algérie. Cette vieille femme, odieuse et méchante, une vraie Tatie Danielle, a développé une obsession pour le blanc. Tout chez elle, sur elle, est blanc. Plongée dans son délire de pureté, de virginité, elle qui ne boit que du lait et ôte la croute de son pain, recueille un jour un chat, blanc.

Il est très difficile de vous faire un synopsis d’un roman qui est si court. Alors il faudra vous en contenter. Avant de vous donner mon avis, je tiens à revenir sur la présentation du roman. Comme avec les Contes d’un Buveur d’Ether, nous sommes face à un vrai bijou. Le texte est sur papier bouffant, avec une jaquette presque cartonnée et à forte teneur en coton. Bref, c’est un très beau livre et c’est un vrai plaisir de le lire.

Et le contenu est à la hauteur du contenant. Je découvrais Gerald Duchemin avec ce roman et je suis tombée sous le charme de son style. L’auteur maîtrise très bien la langue et propose un texte riche, aux accents parfois lyriques. On en viendrait même à croire qu’il s’agit d’un roman du XIXème siècle, et dieu sait combien j’adore ce style.

L’auteur réussit à rendre ses personnages attachants, en premier lieu Mme  Harfang, qui de par son obsession du blanc devient un avatar du racisme primaire. Pourtant, malgré l’aberration qu’on peut ressentir, la pitié, on s’attache au personnage avec ses excès. Bien que l’auteur utilise des images fortes, limites caricaturales, on ne tombe pas dans le stéréotype pour autant. Les personnages secondaires sont pourvus d’un ou deux traits de caractère tout au plus, mais cela ne nuit pas à la novella.

La Laiteuse et son chat de Gerald DucheminEn très peu de pages, l’ambiance est posée. Une ambiance à la fois très proche de nous et très onirique. En effet, l’histoire se déroule à Marseille, en France donc, les réactions et personnages sont donc connues et familières, les ragots de quartiers, les vieilles femmes odieuses… Mais le personnage de la Laiteuse, totalement fou, amène une dimension originale à l’ensemble. Son obsession du blanc est proprement fascinante.

La novella appartient au genre Fantastique. Les éléments du genre se mettent en place petit à petit et le suspens est conservé jusqu’aux dernières pages. L’être à l’œuvre est particulièrement recherché, à la fois pervers, et mine de rien attachant. Bien que semant la mort sur son passage, il en reste un esthète, je ne vous en dirais pas plus au risque de vous spoiler.

Pour un premier contact avec l’univers de Duchemin, ce roman est une excellente surprise. De la maitrise des mots à l’ambiance, il n’y a aucun faux pas, et le roman se lit très facilement. Avec ses 120 pages et son superbe papier, je ne peux que vous le recommander que vous aimiez ou non le Fantastique.


Prémonitions de L.J. Smith

Aya dans Critiques, Livres le 23 septembre 2010, avec 1 commentaire
Critiques

Prémonitions est un roman paru aux éditions Michel Lafon qui regroupe en fait une trilogie sortie entre 1994 et 1995 en version originale : L’Etrange Pouvoir, Les Possédés, La Passion. Vous devez déjà connaître L.J. Smith, l’auteur, qui est aussi à l’origine de la saga Journal d’un Vampire et Night World. J’avoue n’avoir lu aucun des deux et ai pu ainsi découvrir objectivement cette saga dont la jolie couverture m’avait fait de l’oeil. Synopsis ?

Prémonitions de L.J. Smith

Kaitlyn, 17 ans, est une adolescente comme les autres dont le rêve est de se faire inviter au bal de promo. Cependant, elle n’est pas du tout populaire à cause de son don : elle peut dessiner l’avenir. Fort heureusement elle est contactée par un puissant personnage, le docteur Zetes par l’intermédiaire de son bras droit pour participer à une étude sur les pouvoirs parapsychiques avec quatre autres adolescents, lui permettant par la même de changer d’école et d’état. Elle fait ainsi la connaissance de Rob, ange blond aux pouvoirs de guérison, et de Gabriel, le loup solitaire au passé torturé dont les pouvoirs semblent dangereux. Mais les choses sont loin de se passer comme elle l’imaginait et l’institut n’est peut-être pas le lieu idyllique qu’elle espérait…

La première chose que l’on voit sur un roman, c’est sa couverture et c’est avec elle que je vais commencer. La tranche comme je l’avais dit m’a attiré l’œil et ferait très bien dans ma bibliothèque. Mais concernant la couverture en elle même, c’est un pur massacre photoshopé. Une photo retouchée pour faire plus mystique, un décor avec la mention « quand on ne sait pas quoi faire, on met un gros rideau« . Le vrai problème étant aussi la matière choisie pour cette couverture qui garde la moindre trace de rayure ou d’empreinte digitale bien visible en pleine lumière et c’est bien dommage.

Ainsi donc on suit Kaitlyn la fabuleusement belle sorcière (l’auteur le répète bien 10 fois pour être sure que l’on ait cerné le personnage) dans ses déconvenues et bien entendu, livre pour adolescents oblige, ses aventures sentimentales. La narration étant faite à la troisième personne tout au long de la trilogie, il est difficile de s’attacher au personnage principal tant celui-ci nous paraît fade. On a l’impression que l’auteur idéalise sa propre création. De la même manière le triangle amoureux formé par l’héroïne, Rob et Gabriel est vide de toute surprise pour peu que l’on prenne le temps de lire avec un esprit critique. Le style de l’auteur loin d’être désagréable, se lit aisément mais on ne peut s’empêcher de regretter ce manque de piquant dans la narration.

Prémonitions de L.J. SmithCes tares se retrouvent malheureusement sur tous les points. Le scénario pêche par son air de déjà vu et son début rappelant étrangement les X-Men. Les différentes péripéties s’enchaînent comme une musique trop souvent entendue et on en vient à se demander quand on va pouvoir passer à autre chose. Heureusement la deuxième partie de la trilogie rehausse un peu le niveau avec une fuite bien menée, mais on retombe rapidement sur des lourdeurs scénaristiques peu digestes. Si le livre n’avait pas regroupé les trois tomes, il y a fort à parier que je n’aurai pas pris la peine de continuer ma lecture passé la première partie.

Les personnages eux aussi souffrent d’un manque d’originalité et de caractère. Les trois héros sont stéréotypés au possible : le gentil est blond, le torturé est brun et l’héroïne hésitant pour ne dire que ça. Quant aux personnages secondaires ils sont pour ainsi dire inexistants aussi bien concernant leurs pouvoirs que leurs personnalités.

Au final Prémonitions de L.J. Smith est un roman pour adolescents sans grande surprise. Agréable à lire, on peut tout au plus le conseiller aux adolescent(e)s pour passer les grandes vacances. Je ne doute pas que certains aient pu adorer cette trilogie mais même en visant un public jeune, ce n’est pas le premier roman que je pourrais conseiller.


Certains éditeurs de l’Imaginaire avaient jusqu’à présent encore du mal avec leur présence sur Internet, et hormis de rares exemples comme le blog de Bragelonne ou le superbe site des éditions l’Atalante, l’ensemble des sites étaient soit pas très beaux, soit peu complets, soit les deux en même temps. Les éditions Mnémos n’y échappaient pas il y a peu encore, cependant ils ont refondu leur site il y a quelques mois déjà, en mars 2010. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on peut en tirer quelques conclusions, notamment grâce aux ajouts récents de contenu de la part de l’équipe.

Editions Mnemos

La charte graphique n’est pas encore parfaite, certes, et côté interface homme-machine, il y a de nombreux points à revoir. Mais l’éditeur a visiblement décidé d’utiliser un maximum des possibilités de son gestionnaire de contenu, Joomla, afin de faire un saut vers la promotion de ses livres sur le monde numérique. Et nous ne pouvons que les inviter à le faire, tant cette présence est indispensable pour capter les nombreux lecteurs connectés, pour ne pas dire tous. Car les moyens sont désormais bien plus nombreux qu’auparavant, et surtout nul coût d’impression d’hypothétiques publicités.

C’est ainsi qu’à l’occasion de la rentrée littéraire, on peut retrouver sur le site des éditions Mnémos le prologue de neuf de leurs dernières publications en téléchargement au format PDF par exemple. Dans le lot, on retrouve notamment Chien du Heaume, que Serafina avait beaucoup aimé et qui a remporté le prix des Imaginales, mais aussi Cytheriae ou encore Les Manuscrits de Kinnereth. C’est une pratique encore très peu répandue dans le monde de l’édition, pourtant, si l’on prenait le monde de la musique en comparaison, cela fait déjà plusieurs années que les boutiques en ligne comme Amazon proposent des extraits de 20 secondes des pistes d’albums musicaux. A ma connaissance, seuls les petits éditeurs le faisaient, ainsi que les éditions l’Atalante via leur blog.

Mnemos

Les neuf livres concernés par la mise en téléchargement du premier chapitre

Mais, chose plus rare, et pour le moment uniquement réservé à l’un des nouveaux auteurs de l’éditeur, Sam Nell, la disposition du prologue sous forme d’audiobook à écouter en streaming. Je dois avouer que c’est ce qui m’a le plus surpris lorsque je l’ai découvert par hasard, car si je ne suis pas du tout convaincu par la lecture de roman sur ordinateur, je le suis bien plus par l’écoute. On a donc droit au premier chapitre du Chevaucheur de Tempètes lu par son auteur. Certains auront du mal avec la voix, mais j’ai tout de même trouvé l’expérience intéressante. Pour continuer sur ce roman, l’auteur a même sélectionné quelques pistes sur Deezer, à écouter pendant la lecture du prologue cité au dessus.

C’est une pratique que j’ai pu voir de temps à autre lors de mes lectures, certains auteurs nous encourageant à écouter tel ou tel morceau pendant notre lecture. Malheureusement, il était jusqu’à présent rare de pouvoir les écouter faute de les posséder. Avec des services comme Deezer, j’espère que la pratique se transformera, nous invitant non pas à chercher les l’abums, mais nous fournissant comme ici une playlist à lancer en streaming. Ce serait pour moi une valeur ajoutée intéressante.

L’autre nouveauté fort appréciable, c’est l’apparition de profils des différents auteurs personnalisés par eux même. Là encore, je suis tombé au hasard de ma navigation sur celui de Frédéric Delmeulle, qui m’a fait sourire, et qui donne envie d’en savoir plus. Celui de Justine Niogret ou encore Maïa Mazaurette valent aussi le détour.

Ces efforts de la part de l’éditeur sont donc à signaler, et on peut dire que la nouvelle version du site est bien plus intéressante. La présence sur internet semble toujours être en apprentissage ceci dit. Les outils numériques sont difficiles à maîtriser, et si l’on souhaite les faciliter, il faut alors avoir d’importants moyens financiers, et je doute que ce soit là dans les priorités du monde de l’édition. Si le pseudo expert que je suis trouve que tout cela reste encore un peu brouillon, que ce soit chez Mnémos ou chez les éditions l’Atalante par exemple, je ne peux que les inviter à continuer. D’autant que même les gros du secteur, comme J’ai Lu, n’échappent pas au problème.

En dehors d’internet, Mnémos est toujours aussi actif, notamment au niveau des dédicaces, et vous pourrez d’ailleurs retrouver leurs trois nouvelles plumes de l’année, ainsi que l’équipe au complet, lors d’une soirée vendredi 24 octobre à Paris au bar La Bodega. Avis aux parisiens amateurs.


Les Pirates de Fer est le second tome de la Quête d’Espérance, une série de romans de Fantasy Jeunesse écrite par Johan Heliot aux éditions l’Atalante. Souvenez-vous, le premier tome m’avait conquis et il faisait d’ailleurs partie de mes livres préférés de 2009. C’est donc avec enthousiasme que j’ai commencé ma lecture de sa suite. Avec une superbe couverture de Manchu, Les Pirates de Fer continue-t’il sur la même lancé que son prédécesseur ? A moins que le potentiel de la série soit tombé comme un soufflet ? Suite oblige, pour le synopsis, je vous invite à lire ma critique d’Izaïn, né du désert.

Les Pirates de Fer, La Quête d’Espérance Tome 2, de Johan Helliot

Bon bon, le suspens n’a jamais été mon fort, alors autant le dire tout de suite: Les Pirates de Fer transforme l’essaie et met directement La Quête d’Espérance dans mon top de la littérature jeunesse. On retrouve notre histoire au point où on l’avait quitté à la fin du premier tome. Bien que je l’avais lu il y a plusieurs mois déjà, je n’ai eu aucun mal à me souvenir de tous les détails. C’est simple, pour chaque personnage que vous rencontrez de nouveau, vous vous remémorez rapidement les derniers évènements qu’il avait vécu. Je ne sais pas si c’est grâce à la plume de Johan Heliot, ou si les faits m’avaient marqué, mais c’est assez efficace. Pour rappel, la narration est à multiples points de vue et c’est donc à tour de rôle que nous retrouvons les compagnons.

Bien qu’on suive un même équipage à la base, celui du navire Espérance, les points de vue que nous retrouvons sont éparpillés sur plusieurs points géographiques de notre monde. Comme vous vous en doutez, il va arriver qu’ils se croisent, sans le savoir, ou bien à un moment inattendu. J’ai trouvé le principe très bien utilisé et plutôt efficace, l’auteur s’en sert très bien pour créer des péripéties et autres sauvetages inextremis, et malgré la taille relativement courte du récit, il ne s’en sert pas trop souvent ce qui évite la lassitude. Cet éparpillement des personnages a un autre bon point: l’auteur nous fait parcourir son monde et découvrir des populations variées et très intéressantes, toutes centrés en général autour de l’or noir de ce monde, le fluide.

Les Pirates de Fer, La Quête d’Espérance Tome 2, de Johan HelliotLa lecture est toujours aussi agréable, facile, et je pense idéale pour commencer à se lancer dans la Fantasy, ce qui est un très bon point pour un roman Jeunesse. Cependant, jeunesse ne veut pas dire rose bonbon, et j’avoue qu’à plusieurs moment j’ai été surpris par les choix de l’auteur. On a en effet l’habitude que les personnages dits gentils ne meurent pas souvent dans ce type de récits, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas le cas dans La Quête d’Espérance. A aucun moment l’auteur ne choisi la facilité pour faire survivre un personnage par une pirouette inespérée, et ce même lorsque le lecteur a toutes les chances pour adorer un personnage.

J’avoue que c’est sans doute la première fois que je vois un personnage auquel je m’étais attaché si rapidement mourir si… rapidement, et de façon cruelle et inutile qui plus est. A ce niveau là, on a presque l’impression que Johan Heliot s’inspire plus du Trône de Fer que d’un Harry Potter, où les gentils ne meurent qu’en disparaissant.

Bref, vous l’avez compris, j’ai doré lire ce bouquin, et comme le premier, je l’ai dévoré en une journée. Tellement vite que du coup, j’attends déjà sa suite, l’Archipel Céleste, qui est prévu pour novembre de cette anne 2010 aux éditions l’Atalante toujours. Vous savez quoi mettre sous le sapin de votre cousin de quatorze-ans du coup, à la place du calendrier de catcheurs.


Piste Sanglante, Vicki Nelson Tome 2, de Tanya Huff

Serafina dans Critiques, Livres le 17 septembre 2010, avec 1 commentaire
Critiques

Après un premier tome qui m’avait beaucoup séduite, je me suis attaquée à Piste Sanglante, deuxième opus des aventures de Vicki Nelson de Tanya Huff. Cette série bien qu’assez âgée, sa publication originale date en effet du début des années 90, est actuellement rééditée par J’ai Lu. La couverture de ce tome, qui arbore un loup devant un pentagramme, nous donne une bonne idée de ce que nous allons y découvrir. Synopsis voulez vous ?

Piste Sanglante, Vicki Nelson Tome 2, de Tanya Huff

Vicki est contactée par Henri Fitzroy, vampire de son état que l’on avait pu découvrir dans le premier tome. En effet, certains de ses amis ont des problèmes, et il préférerait que la police ne s’en mêle pas. Voila pourquoi, Vicki, détective privée, va enquêter sur une série de meurtres ciblant des personnes particulières, vu qu’il s’agit ni plus ni moins de loups garous.

Comme dans de nombreuses séries du genre, après un tome sur les vampires, on passe aux loups garous. Ce chemin est courant, d’Anita à Mercy, et n’est pas vraiment surprenant. Pourtant, là encore, on évite les clichés du genre. En effet, non, Vicki ne sera pas attirée par un loup-garou. De même, si on devine un trio amoureux depuis le premier tome, celui ci n’empiète pas sur l’histoire et reste en filigrane. Ce second tome est en droite lignée du premier, c’est à dire, du policier avec du fantastique. On est aux frontières de la Bit Lit, mais la bonne frontière, l’autre frontière étant le livre porno érotique.

Tanya Huff

Tanya Huff

C’est l’occasion de rencontrer donc une nouvelle race, celle des loups garous, et de voir leur intégration à la vie courante. Pour ce tome, on sort de la ville pour aller dans la cambrousse, et l’auteur en profite pour nous dresser des portraits tout à fait réalistes et touchants. Les personnages sont crédibles, que cela soit les méchants, les loups ou les héros. On s’y attache facilement, et on dévore les pages sans s’en rendre compte.

Le style est toujours agréable, et l’écriture de Tanya Huff se lit facilement. Les scènes d’action sont cependant parfois confuses, mais surtout, le roman manque de signes plus visibles lors les changements de points de vue. En effet, c’est généralement signalé par plusieurs sauts de lignes, mais quand on change de page en même temps, c’est un peu mêlant.

Les ficelles du scenario ne sont pas forcément originales et plusieurs cordes courantes dans les policiers sont utilisées. La construction alterne les points de vue, des gentils au meurtrier, et le coupable nous est révélé vers le milieu du roman, on le découvre bien avant les héros. Cela ne nuit pas au suspens, ni au rythme enlevé de l’ouvrage. Je regrette cependant l’intervention de Mike, qui a mon avis n’était absolument pas nécessaire dans ce tome. De même, on sent assez mal l’évolution du personnage de Vicki.

Piste Sanglante, Vicki Nelson Tome 2, de Tanya HuffCette dernière a pour particularité d’être une humaine banale, atteinte d’une maladie dégénérescente aux yeux. Le Prix du Sang, le premier tome, mettait l’emphase sur sa situation de femme forte, face à la maladie inéluctable. Ce point est moins présent dans ce tome, plus centré sur l’espèce lycanthrope et sur l’enquête. A voir évidemment dans les tomes suivants.

Ce deuxième tome transforme l’essai et confirme Vicki Nelson comme une série avec laquelle il faut compter et qui n’a rien à envier aux autres monuments de la Bit-Lit. Une série qui est peut être idéale pour commencer quand on vient du cercle littéraire policier, et qui est aussi appropriée aux hommes qu’aux femmes. Je ne peux que vous la recommander, et j’entame bientôt le tome 3, Frontière Sanglante.


Lionel Davoust est un auteur que nous avons découvert grâce à sa très bonne nouvelle Quelques grammes d’oubli sur la neige du recueil Magiciennes et Sorciers récemment sorti aux éditions Mnémos. Nous avions critiqué une bonne partie des nouvelles du recueil sur leur côté réservé aux initiés. Pour tout comprendre, je vous invite à lire la chronique de Serafina sur le sujet. Toujours est il que ces éléments ont trouvé echo sur le blog de Lionel et que nous avons ainsi pu faire connaissance, sur twitter notamment. Car oui, Lionel est un auteur connecté, et c’est donc naturellement que nous lui avons envoyé notre célèbre mail « Blogueur cherche personne à interviewer ».

Interview de Lionel Davoust, Quelques Grammes d'oubli sur la Neige

Salut Lionel, pourrais tu te présenter à nos lecteurs ?

Salut à tous ! Je m’appelle Lionel Davoust, j’ai 32 ans, j’habite à Rennes et… ça va. Je suis auteur et traducteur d’imaginaire depuis bientôt dix ans, mais j’ai à l’origine un diplôme d’ingénieur halieute (tout ce qui concerne les ressources naturelles aquatiques). Je crois que ça résume assez bien mes passions dans l’existence, sauf qu’il faudrait quand même y rajouter l’ésotérisme, les jeux vidéo et le saucisson.

Alors comme ça tu étais dans les sciences, comme nous ! Mais ne faut-t’il pas faire L pour savoir écrire ? Comment as tu plongé dans les livres et l’imaginaire en particulier ?

Alors, effectivement, j’ai un côté geek, mais j’étais surtout biologiste en réalité. Soit, donc, pas un vrai scientifique, si l’on en croit les férus des sciences dures. Et vu qu’il faut avoir fait L pour écrire, je ne suis pas un vrai écrivain non plus. Je suis donc une illusion, je n’existe pas, et puis qu’est-ce qui te fait croire que c’est une vraie personne qui répond à ton mail, hein ?

Lionel Davoust

Photo Noosphère

Plus sérieusement, il n’y a pas de voie royale pour arriver à la littérature – une proportion non négligeable d’auteurs de SF sont des scientifiques. Ce qu’un auteur apporte, c’est sa personnalité, ses intérêts, le filtre de ses perceptions ; ce qui compte, c’est le regard. Or, analyser un texte – ce qu’enseigne surtout la formation littéraire en France – et écrire sont deux univers assez différents.

Pour ma part, je suis venu à la littérature avant tout par l’acte d’écrire. L’anecdote est un peu ridicule mais j’assume : j’étais gamin, trois ou quatre ans, et je voyais ma mère laisser régulièrement des instructions à la femme de ménage. Je lui demande ce dont il s’agit, elle m’explique, et mon cerveau d’enfant fait tilt devant cette révélation : quoi ? On peut laisser un message à un tiers et celui-ci va le comprendre même en notre absence, même des années plus tard ? C’est absolument génial, il faut que j’apprenne à faire la même chose et à maîtriser cette compétence du mieux possible. Bon, depuis, j’ai quand même revu mes ambitions à la hausse, c’est-à-dire que je m’efforce de transcender le genre des instructions aux femmes de ménage.

Par la suite, mon enfance a été bercée par la SF de l’âge d’or, dont mes parents étaient de gros lecteurs, Star Trek à la télé… Mon père ne me lisait pas de contes, mais Van Vogt ou Sheckley. Et, dès le début, j’ai trouvé ces histoires infiniment plus stimulantes, aventureuses et exploratoires que celles qui dépeignent notre monde de façon purement réaliste et factuelle, sans aller au-delà de ce que nos yeux voient.

Quand as tu décidé de prendre ta plume pour créer à ton tour ces univers ? Y a t’il eu une progression ?

Eh bien, j’ai donc eu envie d’écrire avant même de lire. J’ai écrit ma première nouvelle à six ans, qui faisait déjà figurer des monstres et un bateau, et j’ai toujours griffonné des bouts d’histoire ou même d’articles au fil des ans. J’ai écrit un premier petit roman mystico-débile à l’adolescence et, même si je ne savais pas la forme que ça prendrait, il y avait toujours une petite voix dans ma tête qui disait : « un jour, j’écrirai vraiment ». Mais je ne savais pas par quel bout prendre l’entreprise titanesque d’écrire les histoires que j’avais en tête.

En approchant de la fin de mes études scientifiques, vers vingt ans, j’ai décidé de m’y mettre sérieusement et j’ai empoigné le problème de la façon que j’avais apprise : méthodiquement. C’est là que j’ai découvert qu’écrire, ce n’est pas que de l’inspiration et des idées, c’est aussi un métier avec ses techniques, comme un musicien doit apprendre ses gammes ou un dessinateur les lois de la perspective. Seconde révélation. Cela a complètement débouché mes horizons et donné mes premières armes pour matérialiser mes envies. Je m’efforce depuis de toujours développer ma technique afin d’être le plus libre possible de raconter les histoires dont j’ai envie, affranchi de toutes contraintes et limitations.

Parlons un peu de l’écriture, dans quelles conditions écris tu en général ? Tu te prépares des heures pour le faire, où tu attends que le besoin de coucher les idées se fasse sentir ?

Houlà, surtout pas ! Je me force à travailler tous les jours, tout simplement parce que c’est mon métier principal, et je crois extrêmement fort aux vertus de la discipline. J’ai en plus une grande tendance à la procrastination, donc si j’attends que ça vienne, je risque d’attendre longtemps, et le temps file ! L’inspiration, c’est comme l’inconscient ; cela se découvre, s’apprivoise, et, éventuellement, se cravache. Les idées sont là, les mots aussi ; si je ne les trouve pas, c’est que je ne me suis pas cravaché assez fort.

J’écris chez moi, à mon bureau, en général les heures de l’après-midi, une fois que j’ai évacué toutes les « affaires courantes » du matin (correspondance, interactions avec la communauté sur le blog et le site, factures…). Je travaille sur un mélange de papier et d’ordinateur – l’ordinateur pour tout ce qui est « définitif » (planification, texte à proprement parler) et au papier pour toutes les phases de recherche (« mais comment Bob va-t-il échapper aux sables mouvants avec les mains liées et cerné de serpents venimeux très très en colère ? ») Mais mon processus évolue généralement d’un récit à l’autre.

Nous n’avons pas encore mettre la main sur ton dernier recueil, L’Importance de ton regard, mais nous en avons beaucoup entendu parler. Peux tu nous le présenter ?

L'importance de ton regard de Lionel Davoust

L'importance de ton regard de Lionel Davoust aux éditions Rivières Blanches

Il est super, faut l’acheter.
Ça ne suffit pas ? Bon, okay…

C’est un gros livre (presque 400 pages) composé de dix-sept nouvelles et un court roman, qui rassemble presque dix ans d’écriture. Il y figure quasiment tout ce que j’ai publié depuis 2003 en anthologies et revues, avec aussi beaucoup d’inédits. Il s’y trouve de l’imaginaire à tous les sens du terme : un peu de SF, beaucoup de Fantasy (épique, bizarre ou d’atmosphère), du réalisme magique… Je m’amuse sans prétention avec les codes, la forme, les idées tout en m’efforçant de proposer une histoire cohérente et surprenante.

Quant aux thèmes, vu qu’on est en général le plus mauvais juge de son propre travail, je vais humblement citer Stéphane Manfrédo qui m’a fait le plaisir d’écrire la préface : « l’être qui marche au bord de la folie, le temps qui passe, l’oubli. » Je crois en effet que je tourne beaucoup autour des questions de liberté et d’illumination.

On a pu lire (et apprécier) ta nouvelle Quelques grammes d’oubli sur la neige dans le recueil Magiciennes et Sorciers récemment sorti aux éditions Mnémos, comment abordes tu l’écriture d’une nouvelle ? Est ce différent d’un roman ?

Énormément. Ce n’est quasiment pas le même métier, en fait. Edgar Allan Poe explique que la mécanique toute entière d’une nouvelle doit tendre vers un effet à la fois vif et novateur ; chaque mot, chaque événement doit venir servir ce dessein. Pour moi, la nouvelle est effectivement un élan dirigé vers un but unique, presque une expérience (au double sens d’une tentative nouvelle et d’une chose à vivre).

Le roman, en revanche, tient plus de l’arbre ou du réseau ; il peut se ramifier, emprunter de nombreux chemins de traverse jusqu’à sa conclusion. La construction est donc très différente ; la nouvelle est un quatre cent mètres, le roman une randonnée d’une semaine – avec des étapes à planifier pour la nuit.

On ne peut pas non plus faire appel dans le roman à un certain nombre d’effets qui fonctionnent en nouvelle, parce qu’ils provoqueraient une forme de lassitude ou d’épuisement sur un long récit. Quand l’on peut prendre pour acquis un certain nombre d’éléments sur un texte court parce que le lecteur, inconsciemment, a tendance à jouer le jeu sur un court intervalle de temps, un roman doit beaucoup plus justifier ses présupposés.

Que penses tu de la pratique que l’on rencontre, assez souvent, qui consiste à utiliser les nouvelles de recueil pour n’illustrer qu’une partie d’un univers pré-existant dans des romans ? Comprends tu la frustration que l’on peut éprouver à ne pas tout saisir ? Et toi même, en tant que lecteur, es tu déjà tombé sur ce genre de cas à la lecture ? Qu’en as tu pensé ?

Je trouve la pratique à la fois passionnante et extrêmement dangereuse.

Passionnante parce que construire de nouveaux mondes, les mettre en action, faire voyager le lecteur à travers des paysages baroques et des histoires épiques, c’est l’un des grands plaisirs des littératures de l’imaginaire, pour le lecteur comme pour l’auteur, et probablement le seul domaine qui propose un tel souffle et un tel vertige.

Magiciennes et Magiciens éditions Mnémos

Recueil Magiciennes et Magiciens

Dangereuse parce que le grand péril pour l’auteur consiste à perdre de vue qu’il n’est pas là pour faire guide touristique ou chroniqueur de son monde, mais pour raconter une histoire à son lecteur et à faciliter le plus possible son entrée dans cet univers. Et il est incroyablement difficile d’échapper à la tentation d’accomplir des détours (ou même de faire plaisir aux seuls initiés !). Je comprends donc très bien la frustration du lecteur « novice » qui tombe sur ce cas de figure car je déteste ça moi aussi : je me sens floué, exclu, j’ai l’impression que l’auteur n’a pas rempli son contrat avec moi et ça me dispose mal vis-à-vis de ses futurs récits. Je veux dire, si son univers est si génial, n’est-il pas censé me donner tous les codes nécessaires pour me le faire partager ? (Je ne vise personne en particulier bien entendu, c’est un propos général.)

Alors, oui, en ce qui me concerne, je le fais aussi puisque je propose des récits éclatés sur l’univers d’Évanégyre, auquel appartient La Volonté du Dragon par exemple. Cependant, je me suis fixé une règle cardinale : tout ensemble narratif (de la nouvelle à la trilogie si j’en écris une un jour) se doit d’être indépendant de tous les autres. Le lecteur doit pouvoir lire chaque histoire comme si c’était la première et en tirer du plaisir ; il ne doit pas être obligé de se référer à ce qui précède. Idéalement, il ne doit même pas se rendre compte que c’est un univers plus vaste et il doit pouvoir s’arrêter là s’il le souhaite.

Bien sûr, l’initié verra apparaître des résonances entre histoires et des questions qui dépassent l’envergure du récit émergent par capillarité, en quelque sorte, à mesure que les points de vue et les époques se confrontent, mais c’est une « valeur ajoutée » pour les lecteurs fidèles qui ont envie de jouer le jeu de l’univers, et ce n’est pas nécessaire à la lecture au premier degré.

Bon, je fais le malin, hein, mais nous verrons bien si j’arrive à remplir l’objectif sur la durée… Ce sera aux lecteurs de se prononcer !

Ton travail ne se limite pas à l’écriture, tu es aussi traducteur. Nous avons pu interviewer Jean Noël Chatain il y a quelques mois maintenant (Dracula l’Immortel), te reconnais tu dans sa façon de décrire ce travail ? Penses tu que cela influence ton métier d’écrivain, et inversement ?

J’admire l’exposé proposé par Jean-Noël Chatain, il est à la fois clair, didactique et exhaustif ! Je ne vois vraiment pas ce que je pourrai y ajouter de pertinent !

Traduction et écriture se nourrissent l’une de l’autre, bien sûr. Ne serait-ce que par le rapport professionnel au texte enseigné par la traduction ; il dépasse l’aspect affectif pour devenir un objet malléable qu’on retravaille et oriente comme on le souhaite (c’est-à-dire fidèlement aux intentions de l’original). La traduction m’a beaucoup appris sur ce plan, en plus de m’obliger à me couler dans toute une variété de styles, ce qui élargit forcément la palette d’expression.

Mais cela marche aussi dans l’autre sens. Quand je traduis, j’ai tendance à « tracer ma route », à faire un premier jet très rapide de manière à me rapprocher autant que possible de l’esprit du récit et de son énergie – à retrouver l’état de l’écriture, en quelque sorte. Cela me permet de me couler entièrement dans la voix de l’auteur et de trouver parfois dans l’élan des formulations, des tournures que je n’aurais pas atteintes par un travail purement intellectuel. Bien sûr, je passe par la suite un temps très important sur les corrections, la comparaison avec l’original, à questionner chaque phrase et chaque détail afin de fournir un résultat fidèle et pertinent, débarrassé de toute scorie et de tout ce qui pourrait trahir qu’il s’agit d’une traduction réalisée par un tiers. Les bons traducteurs sont comme des ninjas : ils sont invisibles.

Sinon, la traduction pousse aussi à se renseigner sur des domaines parfois exotiques et inattendus. C’est très stimulant et il m’est arrivé au détour de ces recherches de tomber sur des éléments intrigants qui m’ont fait approfondir un sujet pour mon propre intérêt.

Passons à ton côté lecteur, il va falloir nous parler un peu de tes classiques, mais aussi de ce que tu as lu dernièrement. Quels sont tes derniers coups de cœur ? Quels livres ont le plus influencé ta plume d’après toi ?

Je dois avouer à ma grande honte que je lis assez peu l’actualité en ce moment, principalement parce que je me concentre sur des recherches pour les projets à venir. Je relis donc plutôt mes classiques, ce qui va commencer à répondre à la seconde partie de la question : Castaneda, Nietzsche et Jung, pour ce qui est des idées (même si j’en ai des interprétations assez peu orthodoxes). Pour la fiction, j’ai été énormément frappé par la liberté de Boris Vian et le souffle de Roger Zelazny, qui sont probablement mes deux maîtres principaux.

En tant que lecteur, es tu satisfait des rayons des libraires d’aujourd’hui ? Où achète tu tes livres en général ?

Je suis beaucoup plus satisfait des rayons des librairies indépendantes que de ceux des chaînes qui, à quelques exceptions près, heureusement (tout dépend du chef de rayon !), ne poussent que les meilleures ventes et les « tendances » sans mettre en valeur l’originalité et la profondeur. Je fais donc mes emplettes chez les indépendants (Critic à Rennes, Trollune à Lyon) pour faire de nouvelles découvertes, suivre et soutenir les petits éditeurs, et acheter probablement bien plus de livres que je n’arriverai jamais à lire…

En revanche, j’ai la chance de lire les anglophones dans le texte, et j’achète beaucoup d’essais et de documentation, là aussi en anglais. Dans ce cas, je me fournis chez les libraires en ligne.

Tu as un blog, un twitter, que tu alimente régulièrement. Que penses tu de ces nouveaux outils ? Les utilises tu en temps qu’écrivain, ou plutôt en tant qu’utilisateur lambda ?

Lionel Davoust

Lionel Davoust

Ces outils sont à la fois fascinants et extrêmement trompeurs. Fascinants parce qu’ils offrent évidemment toute une nouvelle palette de modes de communication avec les proches et les lecteurs, et qu’on peut se permettre tout un tas de bêtises et de jeux avec une très grande liberté.

En revanche, on rencontre nombre de jeunes artistes (et même d’entrepreneurs) qui s’imaginent que, dès qu’ils ont une « présence sur Internet », ils deviendront riches et célèbres. C’est grotesque, et on rencontre pourtant quantité d’idéalistes qui croient aux vertus « magiques » du Net, se disant que publier un livre et ouvrir un blog fera d’eux le prochain Marc Lévy. Certains vont jusqu’à piétiner par méconnaissance certaines valeurs importantes du droit d’auteur, comme la paternité d’une œuvre ou l’idée très simple de toucher une juste rémunération en échange de son travail, ce qui nuit à la culture dans son ensemble – laquelle n’a pourtant pas besoin de ça en ce moment. (Attention, je ne suis pas non plus pro-Hadopi, que je considère comme l’une des pires monstruosités dont une société moderne pouvait accoucher.)

Pour ma part, je m’efforce de m’en servir comme « auteur », c’est-à-dire de trouver un point d’équilibre entre ce qui m’amuse moi et ce qui est susceptible d’intéresser les lecteurs et la petite communauté qui s’est développée autour de mon travail. Je parle pas mal d’imaginaire au sens de « voir au-delà de la réalité », au cinéma, en littérature, en art de manière général, parfois en philosophie ou en occultisme quand je m’en sens la compétence. Je m’efforce aussi de partager ce que j’ai pu apprendre en technique d’écriture ; je réponds autant que possible aux questions qu’on m’envoie sur le sujet (ndlr: voir l’excellente partie de son blog sur l’écriture). Je parle des projets en cours, bien sûr, de ce qu’est le quotidien quand on écrit, des festivals où je me rends, des dédicaces. De temps en temps, je m’énerve contre notre merveilleux monde, évidemment. Et puis je fais le con, aussi. Beaucoup. (ndlr: on peut confirmer)

Du coup, tu lis des blogs ? Régulièrement ? Il t’arrive de les utiliser pour te faire des avis ?

Très souvent. J’aimerais bien qu’on développe en France la culture anglo-américaine des échanges par trackback – c’est-à-dire qu’un auteur, par exemple, poste une opinion dans un billet, d’autres blogueurs y réagissent en détail chez eux, développant un réseau d’argumentations et d’échanges d’idées à la fois fertile et amusant qui dépasse le côté trop bref des commentaires. Mais très peu d’auteurs en France ont des blogs qu’ils alimentent régulièrement (et Twitter, n’en parlons même pas).

Je lis donc les blogs d’écrivains et aussi ceux qui ont trait de manière générale aux domaines qui m’intéressent, dont l’imaginaire. J’aime beaucoup les blogs de chroniques par l’honnêteté de leur approche. En général, un blogueur est surtout un lecteur passionné – comme l’est tout bon critique ; il dit « j’aime, ou je n’aime pas », et il s’explique, souvent, d’ailleurs, avec une grande érudition. On apprend alors à connaître les blogueurs avec qui l’on se sent des affinités, et on les suit. Le débat peut même s’ouvrir et tout le monde en sort enrichi. Je préfère cette attitude à celle d’une certaine critique qui consiste à dire ce qu’il est tendance d’aimer ou de détester.

Bien sûr, le risque est aussi qu’en donnant la parole à tout le monde, on la donne aussi à ceux qui ne peuvent pas être touchés par l’œuvre en question. On ne peut pas plaire à tout le monde, c’est le jeu. Mais quelle exaltation quand on arrive à toucher les lecteurs !

Bon bon, ça fait déjà un paquet de questions là, as tu un dernier petit mot pour les lecteurs d’if is Dead ?

Merci beaucoup à l’équipe et à vous tous pour ce moment passé en votre compagnie ! Je surveillerai les commentaires, donc n’hésitez pas si vous avez d’autres questions. Pour info, j’ai des textes et des extraits en accès libre sur le site, rubrique Téléchargements.

Et surtout, gardez votre imaginaire et vos rêves en vie !

C’est plutôt à nous de remercier Lionel pour avoir répondu à nos trop nombreuses questions ! Il faut dire qu’il n’y a rien de plus intéressant que la découverte de la manière de travailler d’un auteur. Pour la petite histoire, depuis notre interview un autre recueil avec l’une nouvelle de Lionel est sorti aux éditions Ad Astra, il s’agit du recueil Contes de Villes et de Fusées. On compte en tout cas mettre la main sur son bouquin L’importance de ton regard, et nous vous ferons comme d’habitude part de notre avis.

Merci encore Lionel pour cet interview, et bonne continuation ! Vous pouvez quant à vous le retrouver sur son (excellent) blog.


Ender: l’exil est le sixième tome du Cycle d’Ender de Orson Scott Card sorti chez l’Atalante il y a quelques mois. Rassurez vous, c’est un standalone, il peut être lu sans connaître le contenu des autres bouquins, heureusement pour moi d’ailleurs. Si j’ai bien tout compris, l’histoire de ce sixième tome se passe en fait pendant une ellipse narrative du premier tome, entre le chapitre 14 et 15. Que les fans me corrigent si je me trompe. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas fait un petit Space Opéra et je vais commencer cette redécouverte par le proverbial synopsis.

Ender: l'exil, le Cycle d’Ender, de Orson Scott Card

Ender a gagné la guerre contre les formiques, du haut de ses 12 ans. Ce concentré d’intelligence et de connaissances militaires se retrouve pourtant confronté à la plus grande difficulté que rencontre les soldats, le retour au bercail. Mais ce paisible retour dans son foyer dont il est séparé depuis 6 ans lui est refusé, sa présence n’est plus appréciée sur Terre. Il est décidé de l’envoyer en exil forcé, sous couvert d’un poste de gouverneur d’une des nouvelles colonies de l’espèce humaine arrachées aux formiques, les ennemis de l’espèce humaine qu’Ender a annihilés. Le xénocide ne doit pas remettre un pied sur Terre.

Nous allons donc suivre Ender, de son vrai nom Andrew Wiggins, dans son exil vers la colonie Shakespeare. Malgré son jeune âge et du fait d’un certain eugénisme qui a conduit à sa naissance, on a affaire à un personnage intelligent aux réflexions matures tout en gardant une naïveté infantile. J’ai beaucoup aimé découvrir ses plans. Ma description ne rend pas vraiment honneur au personnage qui mérite sa place de héros dans cette saga stellaire. Bien évidemment, il n’est pas seul à entreprendre ce voyage et d’autres personnages, notamment d’autres colons déjà sur place sur la colonie, viendront enrichir le récit. Tout le monde a son importance et tout le monde est intéressant, j’ai ressenti un certain amour de ses personnages de la part de l’auteur, même les secondaires, dans les détails qu’il en donne et la manière dont ils sont amenés.

Un point amusant de la narration repose sur la superposition de deux échelles de temps, le temps réel et le temps relativiste. Le relativiste s’écoulant plus lentement, pendant les voyages interstellaires. Pour se faire une idée, deux années dans un vaisseau équivaudrait à 40 ans normaux. Par ce biais, l’auteur s’ouvre des perspectives scénaristiques qu’il exploite à merveille, même si parfois, on se sent un peu perdu. Mais c’est sans gravité, on peut faire confiance à l’auteur. Le tout est clair dans le propos, l’auteur, et par la même Florence Bury, la traductrice, a un style agréable à lire. Le rythme ne contient pas vraiment de temps mort, la réflexion des personnages est écrite de manière captivante, on ne peut pas s’arrêter avant qu’ils nous aient livré le fond de leurs pensées. Ce que j’ai apprécié particulièrement, ce sont ces manœuvres politiques, ces intrigues des hautes sphères et des autorités locales qui parsèment le roman.

Ender: l'exil, le Cycle d’Ender, de Orson Scott Card

Je viens brièvement sur le lien avec les autres romans. Je n’ai pas lu les autres, même si maintenant ils font partie de mon must read, ce n’est absolument pas un handicap, l’auteur nous donne toutes les informations provenant de la saga nécessaires à la compréhension de l’ensemble. Il parvient à piquer notre curiosité et à nous amener vers ses autres livres. Le statut de standalone n’est donc pas volé.

Le thème principal du livre reste le traumatisme des soldats revenant de la guerre, bien qu’un autre soit aussi très présent, celui de la présence de l’homme dans l’univers. C’est la solitude qui tiraille Ender que l’on ressent dans la description de ses émotions qui me fait penser ça, il n’a l’air de se sentir mieux qu’au milieu de ceux qui ont connu la même chose que lui. Un sentiment de mal être émerge lorsque l’on gratte un peu la façade du personnage. C’est en tout cas de cette manière que je l’ai perçu.

Ender: l'exil, le Cycle d’Ender, de Orson Scott CardL’édition est, comme à l’habitude des éditions l’Atalante, d’un excellent niveau. La couverture de Frédéric Perrin est très sympathique, comme d’habitude, on en vient presque à regretter que les autres tomes soit d’une collection différente, chez un autre éditeur.

Ender: L’exil est un excellent livre, de la trempe de ceux qui vous donne envie de lire toute une série. Si vous aimez la Science Fiction et le Space Opéra et si vous appréciez les personnages plus cérébrales, je ne peux que vous conseillez ce roman d’Orson Scott Card. Difficile de ne pas se rendre compte que j’ai adoré lire cet ouvrage.


La Science Fiction est un genre littéraire qui a déjà de nombreuses années et qui compte plusieurs grands classiques. Certains sont plus pointus dans le domaine scientifique que d’autres, et Le Cycle de Ā de A.E. Van Vogt fait sans aucun doute parti de cette catégorie. Sa sortie en 1953 en France avec une traduction de Boris Vian est d’ailleurs considéré comme le point de départ de l’engouement pour le genre dans notre contrée. Le cycle, composé de trois volumes, vient tout juste d’être réédité par J’ai Lu dans une intégrale comprenant les versions définitives datées de 1970. J’ai donc commencé ma lecture avec Le Monde des Ā, synopsis.

 Le Monde des Ā, le Cycle du Ā Tome 1, de A.E. Van Vogt

Gilbert Gosseyn est un adepte de la philosophie du Ā et a naturellement décidé de prendre part aux jeux de la machine afin de décrocher son billet pour Vénus. Cette planète est l’endroit idéal pour vivre, mais il faut pour cela réussir les jeux afin d’obtenir le privilège de pouvoir y aller, et pour réussir, il faut être en osmose complète avec la philosophie Ā. Mais alors qu’il se prépare pour la première épreuve, Gilbert découvre que sa femme dont la mort est pour lui certaine, est encore vivante. Et qui plus est, elle est la fille du président de la Terre alors que lui est un simple badaud. Est-il vraiment l’homme qu’il pense être, ou n’est-ce là qu’une série de faux souvenirs, destinés à un but précis ?

Quand j’ai lu le synopsis, j’ai eu beaucoup de mal à ne pas penser à La Mémoire dans la Peau de Ludlum. Un homme sans souvenir, ou avec des faux, s’apercevant qu’il n’est pas celui qu’il pensait être, et qu’il est sans doute au sein d’une gigantesque machination. Bref, un pion dont on aurait volontairement trafiqué la mémoire pour lui faire faire ce que l’on désire. C’est du moins la première impression que j’ai eu, mais qui s’est vite envolée au fur et à mesure de la lecture des pages: alors que Ludlum nous sert un policier que l’on appellerait aujourd’hui Thriller, Le Monde des Ā est Thriller lui aussi, mais de Science Fiction.

Et là, il faut bien prendre en compte la Science Fiction. Le livre de Van Vogt n’est pas un policier sur lequel on a mis une petite couverture de mystiscisme pour être à la mode. Ni avec quelques théories loufoques par ci par là. Non, ce roman se base en totalité sur plusieurs domaine de la science, et des découvertes ou constatations de l’époque: la mémoire, l’observation, et le non-aristotélicien d’une manière générale. Oui, non-aristotélicien donne non-A, donne Ā, c’est de là que vient le titre du livre. J’aimerai bien vous expliquer de manière claire de quoi tout cela retourne, mais voilà: je ne pense pas avoir tout saisi assez bien pour en faire un résumé synthétique. L’auteur lui même essaye de s’expliquer dans une post-face (qui nous apprend plein d’autres trucs intéressants), mais ça ne prend pas. Tout ce que vous devez savoir, c’est que une grande partie de nos connaissances découle de ce qu’a découvert Aristote et ses disciples, et que la Sémantique générale ou non-aristotélicien est la remise en cause de ces principes. Wikipedia pourra vous aider.

 Le Monde des Ā, le Cycle du Ā Tome 1, de A.E. Van Vogt

Bon, du coup, peut on prendre du plaisir à lire ce roman ? Oui, bien sûr. Abstraction faite de ce côté scientifique un peu compliqué et rébarbatif, on comprend vite et la lecture est très agréable. Le style de la traduction de Boris Vian peut être un peu déroutant au début, les premières phrases et l’action choquent un peu. De nombreuses fois, des transitions sont tout simplement sautées. Elles ne sont pas écrites. Il peut arriver que le héros nous dise qu’il va faire cela, et qu’au paragraphe suivant, il l’ait déjà fait. A celà près que contrairement à de nombreux autres romans, ce manque de transition n’est pas un réel défaut: on comprend parfaitement. Ce n’est pas à nous de découvrir deux pages plus tard qu’il l’a déjà fait, l’auteur nous en informe de lui même, et ne brise donc pas la chaîne.

Le côté scientifique d’ailleurs n’entrave en rien la qualité du scénario et des différents rebondissements que l’on va retrouver au cours de l’histoire. Comme je l’ai dit, il s’agit bien entendu d’un homme pion d’une gigantesque machination, mais qui ne sait pas vraiment ce qu’il doit faire, ce qu’on attend de lui. C’est un homme impuissant que nous retrouvons, sans aucune mémoire. Jusque là, cela reste assez classique, mais il faut rajouter ce que le côté Science Fiction apporte: un univers intéressant et vaste, mais aussi des révolutions scientifiques qui auront été découvertes entre temps. Si le premier but du roman n’est pas l’anticipation et la dénonciation, nous nous retrouvons tout de même dans un futur de notre propre civilisation. Avec les découvertes que cela entraîne.

 Le Monde des Ā, le Cycle du Ā Tome 1, de A.E. Van VogtDu coup le scénario est très captivant, et avec des ficelles qui sont plutôt inhabituelles. Certes aujourd’hui, avec l’essort du genre, cela peut être moins original qu’à l’époque. Mais il faut quand même se dire qu’en 1945, même Fondation d’Isaac Asimov, classique chez les classique, n’était pas encore sorti. Ce titre d’ailleurs, s’axe lui aussi sur des révolutions du cerveau humain, mais complètement fictif cette fois.

Au final, malgré certains passages assez confus, notamment ceux où l’auteur essaye d’expliquer certaines théories, Le Monde des Ā est un livre qui se lit aisément. Il est prenant et le scénario m’a bien tenu en haleine, j’ai d’ailleurs hâte de commencer le deuxième tome que l’on retrouve juste après la post-face dans cette réédition du Cycle du Ā chez J’ai Lu. Que ce soit pour son côté culte, ou pour la simple curiosité de retrouver un fugitif dont la première réflexion sera d’aller chez le psychologue, ce roman d’A.E. Van Vogt est assurément à lire.


L’Empire Ultime est le premier tome de la série Fils-des-Brumes de Brandon Sanderson. On retrouve cet ouvrage chez les éditions Orbit et ce depuis mars 2010. On m’a offert ce livre pour mon anniversaire, et d’après rumeurs de l’époque, il paraissait qu’il était vachement bien. Le gars qui me l’a filé m’affirmant au passage que c’était de la Science-Fiction, et il s’est bien gouré, puisque c’est de la Fantasy, de la bonne qui plus est. Un petit synopsis pour démarrer.

L'Empire Ultime, Fils-des-Brumes Tome 1, de Brandon Sanderson

Vin est une gamine des rues, abandonnée par son frère qui l’a conditionné à ne pas faire confiance, elle traîne ses guêtres avec une bande de voleurs skaa. Jusqu’au jour où elle va croiser le chemin de Kelsier, le légendaire voleur, survivant du plus horrible des bagnes. Il va la prendre sous son aile, lui faire découvrir ses pouvoirs et l’enrôler dans son plus gros coup, la chute de l’Empire Ultime.

La trame peut paraître simpliste mais il n’en est rien. L’auteur, et à fortiori la traductrice Mélanie Fazi, garde des mots simples, percutants pour appuyer l’histoire et nous plonger dans l’univers de l’Empire Ultime. Personnellement j’aime bien, il ne se cache pas derrière des artifices de style pour cacher la misère. Et il n’en a pas besoin vu la richesse de l’univers qu’il a su créer.

La société développée dans le livre comprend deux classes. Les skaas, ouvriers, main d’œuvre à la limite de l’esclavage, sont dominés par les nobles qui ne sont pas si différents d’eux, si ce n’est que certains peuvent utiliser l’allomancie. L’accouplement des deux classes est prohibé par le seigneur maitre, le dirigeant tyrannique de l’Empire Ultime, personnage mystérieux et homme à abattre. Et de ce coté là, c’est pas gagné, la description des skaa nous les présente comme des défaitistes, abattus par un millénaire de servitude et de répression sanglante. Petit détail, on fait la distinction entre les skaas des villes et les skaas des plantations, ce qui renforce encore le coté vermine que les nobles utilisent.

Brandon Sanderson

Brandon Sanderson

La magie dans ce roman a une place extrêmement importante, elle s’appelle l’allomancie et consiste à bruler des métaux à l’intérieur de son corps afin d’obtenir différents résultats. C’est cohérent, bien expliqué, ça apporte quelque chose à l’histoire et c’est original, bref une belle démonstration d’imagination de la part de Sanderson. L’auteur introduit chacun des chapitres du livre par des extraits d’un manuscrit qui a son importance dans l’histoire par la suite. Ces passages sont intéressants à lire, et pourtant, je suis plutôt du genre à sauter les fioritures d’habitude. Niveau rythme, l’action s’enchaine assez vite et l’écriture m’a provoqué une impression étrange, celle d’avoir lu un grand nombre de pages alors qu’en fait non. Dans un roman ennuyeux, ce serait un problème mais là, je ne sais pas, c’est juste jouissif.

Je fais un crochet du coté des personnages pour exprimer ma satisfaction quant à l’originalité dont certains font l’objet. Alors oui, il y a une prophétie, un élu mais ce n’est pas passé par la case aseptisation. Kelsier a une psychologie assez fouillée, à rechercher son équilibre entre l’être et le paraître, à dissimuler ses intentions. Mais c’est Vin qui tient le haut du pavé, une jeune fille de 16 ans qui a été maltraitée ça laisse forcément des traces dans son comportement, mais elle évolue plutôt vite dans sa nouvelle vie sans pour autant que cela paraisse incohérent. L’équipe d’utilisateurs de métaux qui les accompagne contient des personnalités fortes qui ne font pas tapisserie. Coté antagonisme, on est aussi bien servi avec certains nobles, notamment le seigneur maître et les inquisiteurs. Ces créatures cauchemardesques mettent bien la pression à nos héros, ce qui les empêche de foncer dans le tas et les oblige à se servir de leur tête. Bref une galerie de personnages à la hauteur de l’histoire, qui n’en font ni trop, ni pas assez.

L'Empire Ultime, Fils-des-Brumes Tome 1, de Brandon SandersonA cela il faut rajouter une couverture de Chris McGrath qui est de toute beauté (et ne spoile rien, ce qui est quand même bien) ainsi qu’une édition de bonne qualité avec un papier à la hauteur, merci Orbit.

Je ne peux donc que vous conseiller ce livre, il saura vous séduire par son efficacité et son histoire beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît. Entre histoire de casse, Fantasy et luttes des classes, un roman à lire mention coup de coeur du illman.

Vivement le mois d’octobre pour profiter du deuxième tome de cette trilogie qui est intitulé Le Puits de l’Ascension.