Quand on est français et qu’on écrit en plus de la bonne Science-Fiction, on fini toujours par recevoir un petit mail d’if is Dead. « Blogueur cherche personne à interviewer« . Franck Ferric, auteur de la Loi du Désert, que nous vous recommandons très chaudement, et récemment à l’origine de l’une des nouvelles présentes dans l’Anthologie Or et Sang, qu’on vous recommande aussi, en fait, a répondu par la positive. Nous lui avons donc posé quelques questions qui nous taraudaient depuis la fermeture de son bouquin ! C’était fin 2010…

Interview de Franck Ferric, La loi du désert

Bonjour Franck, pourrais-tu te présenter à nos lecteurs ? C’est vrai que tu vis dans le Centre ?

Salut Alexandre. Eh bien, je me nomme donc Franck Ferric. J’ai 30 ans, je vis effectivement dans le Centre de la France et de temps en temps, j’écris des trucs. Des nouvelles (dernièrement, dans le numéro 16 de Black Mamba ou dans l’antho « Or & sang » parue aux éditions du Petit Caveau ce mois-ci). Et parfois des romans (« La Loi du désert », sorti en septembre dernier aux éditions du Riez).

De puis quand aimes-tu la littérature de l’imaginaire ? Qu’est ce qui t’a plongé dedans ?

Depuis tout gosse. Parmi les premiers « vrais » livres que j’ai eu l’occasion de lire, il y avait ceux de Jules Vernes, de Stevenson, puis King, Tolkien… (faut bien avouer qu’à cet âge, c’est rudement plus sexy que les titres qu’on vous propose à l’école…)

Ton roman La Loi du désert a été publié il y a peu. Comment présenterai-tu ton livre ? Penses-tu qu’il soit accessible ou bien cible-t-il un lectorat spécifique ?

Franck Ferric

Photo de Gabriel Souchard

Je ne pense pas qu’il cible un lectorat ou un autre. Ecrire un truc en me demandant s’il va plaire à tel ou tel type de lecteur, c’est pour le moment une démarche qui m’est totalement étrangère (si le contraire s’installait, je crois que ça me gonflerait assez vite et que je passerais à autre-chose). J’écris avant tout ce qu’il me plait, à moi, de raconter, sans trop me soucier de l’étiquette qu’on y mettra plus tard. Ceci dit, je pense que ce livre est parfaitement accessible. Rien de bien compliqué ni de trop trash dedans.

Si je devais présenter « La Loi du désert », je dirais que c’est l’histoire de deux frangins qui, chacun pour une raison différente, se retrouvent à devoir désobéir. Ce qui les obligera, par l’exil et la désertion, à subir les difficultés d’un monde post-apocalyptique en phase de ré-enchantement forcé. On y parle de route, de valeurs humaines, de libre-arbitre, de mémoire. Et un peu de flingues et d’alcool, aussi.

On connaît de nombreux sous-genres de la Science Fiction. Après lecture, La Loi du désert ne s’inscrit dans aucun d’entre eux, comment qualifierai-tu cette SF bien loin des boulons d’antan ? Pas le droit de la qualifier de Road Movie, ça on l’a déjà fait !

Ben c’est à dire que je ne vois pas vraiment d’autre qualificatif valable pour ce bouquin, eheh… Même si la SF, c’est loin d’être uniquement des boulons et des robots, « La Loi du désert » n’en est assurément pas. De l’anticipation, sans doute d’avantage, encore que la prospective ne soit pas l’argument central de l’histoire. Ce que j’avais envie de raconter, c’était surtout une road story. J’y ai ensuite mis ce que j’aime, sans trop réfléchir. Au final, ça donne quelque-chose d’assez hybride. Si j’étais tordu, je dirais qu’on pourrait le qualifier de (avec l’air de celui qui fait semblant de savoir de quoi il parle) : road-story de fantasy anticipative ? (mouais… Bof…)

Quand as-tu fini son écriture ? Combien de temps cela t’a t’il pris ? Es-tu content de ton œuvre ?

J’ai terminé l’écriture de ce livre il y a deux ans, et sa rédaction a traîné sur à peu près une année. Après, est-ce que j’en suis content… Sans désavouer quoi que ce soit, je n’en suis pas satisfait à 100%. Je sais qu’il y a des choses que je ne ferais pas de la même manière, mais ceci dit, sans pour autant avoir la moindre chance d’atteindre les 100% de satisfaction non plus. Un artisan est-il jamais vraiment content de son travail ? Tout au plus, il peut dire « j’ai fait de mon mieux pour aujourd’hui. Passons à autre-chose. »

Parlons un peu influences veux-tu, les Blafards nous ont fait penser aux Fremens d’un autre Frank que tu devrais connaître. Mais c’est sûrement parce que Dune fait partie de nos classiques. Quels sont les tiens ?

Il y en a une flopée. En premier, je dirais Bukowski (pour toute son œuvre. Mais ça n’est pas de la SF, ni de la fantasy, ni du fantastique). Ça, c’est mon Dieu-le-Père.

Après dans le désordre je dirais : Lovecraft, Howard, Silhol, Palahniuk, Hesse… Et niveau influence, il y a aussi beaucoup celle de la musique (le blues, Waits, Brassens, Brel, Ferré…)

Une de tes nouvelles vient d’être publiée dans Or et Sang des éditions du Petit Caveau. Encore une fois, on a beaucoup aimé ici. Quels sont tes autres projets ?

Deux romans en cours d’exhumation. Une variation sur le mythe de Sisyphe, et un truc se déroulant dans le monde de « La Loi du désert ». Mais j’ai encore du boulot : je n’en suis pour le moment qu’à rassembler ma matière. Sinon, j’ai quelques nouvelles qui devraient sortir ici-et-là, notamment aux éditions Argemmios dans une antho dédiée aux mythes amérindiens. Et un autre roman étiquetable « fantasy urbaine », prévu si tout va bien pour début 2011.

Nous trouvons que l’imaginaire « indépendant » est très peu représenté sur les étalages des libraires et très difficile à trouver. Que penses-tu du marché de l’imaginaire aujourd’hui en tant qu’écrivain ? Est-il ouvert aux petits éditeurs ou complètement imperméable ?

L’Imaginaire « indépendant » représente l’écrasante majorité de l’Imaginaire vendu en librairie en France. Pour ne pas les citer, des maisons comme Bragelonne/Milady (qu’on fustige beaucoup pour être l’espèce dominante d’un écosystème minuscule), même si elles squattent une bonne partie des têtes de gondole, sont des maisons indépendantes (c’est à dire n’appartenant pas aux grands groupes d’éditions français, type Lagardère et compagnie). Simplement, ces maisons ont, pour plein de raisons, mieux réussi que les autres, du moins au niveau commercial.

Franck FerricUne bonne partie du problème tient à mon sens d’avantage à ce que coûte un diffuseur ou un distributeur à une petite boîte. Du rôle du libraire qui, outre celui de faire découvrir des livres au public, est aussi de faire tourner sa boutique dans un contexte pas franchement folichon, et qui n’a pas forcément le temps et/ou l’envie et/ou la compétence de se rencarder sur la production de petites structures (qui n’ont quasiment aucun moyen de faire de la pub auprès de lui, ou des moyens hyper limités), et ce même si la qualité de leur production est indéniable (un coup d’œil sur les prix littéraires accordés tous les ans suffit la plupart du temps pour s’en rendre compte.)

Ceci dit,  il ne faut pas non plus jeter le marmot avec l’eau du bain : il existe un peu partout des libraires, spécialisés ou non, qui savent faire cet effort (entre autres, Soleil Vert dans le Gard, Critic à Rennes, Ciel Rouge à Dijon, certaines FNAC…) Et même si ça ne remplace évidemment pas tout, internet permet aussi de susciter un écho qui laisse les livres respirer un peu. Rien n’est facile, mais rien n’est foutu non plus (évidemment, là je parle en tant qu’auteur. Si j’étais éditeur, mon langage serait peut-être différent.)

En tant qu’écrivain, que penses-tu d’internet et de la multitude de blogs centrés autour de la lecture qui ont pu fleurir ces dernières années ? Tu en suis certains ?

Je trouve ça très bien ! Critiquer les bouquins, en parler en bien comme en mal, c’est aussi ça qui les fait vivre. Je n’en suis aucun de manière vraiment assidue, mais je traîne pas mal sur des sites comme ActuSF, Psychovision… Et puis étant animés par de vrais passionnés, ils permettent aussi de se tenir au courant des news.

Tu écris, mais es-tu aussi un lecteur ? Que lis tu en ce moment ?

Un assez gros lecteur, oui. En ce moment, je suis entre Le Déchronologue de Beauverger et les carnets de René Mouchotte.

Et en tant que lecteur, que penses-tu du marché de l’imaginaire cette fois ?

En tant que lecteur, je dirais qu’on est plutôt vernis. Avec internet, en étant un peu curieux, on peut trouver à peu près tout facilement, pour pas cher (sans parler de piratage, hein ?) L’offre est importante (d’aucuns diront qu’elle l’est trop), variée, de qualité.

Maintenant, vrai que tout reste très fragile et que la vente par internet ne remplace pas la vente en librairie. Les petites maisons ont du mal à tenir le coup malgré leur volonté et la qualité de leur travail (on pense à l’Oxymore, au Calepin Jaune, à Nuit d’avril, au Navire en pleine Ville…) et qu’on soit auteur ou lecteur : vulgairement parlant, ça fout les boules de voir que les maisons qu’on préfère finissent par couler… J’aimerais bien croire qu’il existe une solution pérenne à ça…

Bon, ça fait déjà 11 questions ! Nous te remercions beaucoup pour tes réponses. Un dernier mot pour les lecteurs d’if is Dead ?

D’abord, un gros MERCI pour les patrons de ce très chouette blog.

Et pour ses lecteurs : « Lisez des livres, bonnes fêtes de fin d’année, et à la vôtre ! »

Et voilà, c’est fini pour cette intervietw ! On remercie bien entendu Franck Ferric de nous avoir accorder de son temps pour répondre à nos quelques questions, et on lui souhaite de faire aussi bien pour ses prochains écrits ! Vous pouvez suivre son actualité sur son site, Black Flag, ou bien sur son myspace. A noter tout de même que vous pouvez trouver un extrait de La Loi du désert sur le site des éditions du Riez, en PDF, par ici.


Comme promis voici la suite de notre interview de Jean-Noël Chatain ! Pour ceux qui ont raté le début, il est encore temps d’aller lire les quatre premières questions que nous avions posées au traducteur, entre autres, de Dracula l’Immortel. Si nous nous sommes d’abord concentrés sur le côté administratif et organisationnel du traducteur, c’est désormais au temps, à la considération de son travail et aux goûts de Jean-Noël que nous allons nous intéresser. Bonne lecture !

Dracula l'Immortel, traduit par Jean-Noël Chatain

Ça te prend combien de temps de traduire un livre ?

Le temps… a big issueTime’s money, as they say ;-) Pour s’en sortir, le traducteur doit souvent faire chevaucher ses contrats… Ça pose évidemment des problèmes de planning, et parfois (ça m’est arrivé récemment), quand ça peut pas coller avec le programme d’un éditeur… que celui-ci ne peut pas décaler son bouquin… eh bien, je suis obligé de refuser la trad.

Grosso modo, pour un manus de 500 feuillets ne présentant pas de grosses difficultés… disons, entre 2 et 3 mois. Mais c’est sûr que ça dépend aussi du tarif au feuillet, de tes capacités à gérer ton temps, ton fric, tes loisirs, ton stress, etc…

HorlogePour ma part, je suis très lent au début… Surtout quand j’aborde un nouvel auteur, un nouveau registre, une nouvelle série, par exemple… Ou bien quand tu dois enchaîner sur un ouvrage totalement différent du précédent. Imagine-toi qu’après Dracula l’Immortel, je suis passé à Meilleures ennemies Tome 3… Deux univers qui n’avaient rien à voir l’un avec l’autre: d’une part, thriller/roman d’action vampirique se déroulant au début du XXe siècle et, d’autre part, chick-lit contemporaine pour ado. J’me suis octroyé une bonne semaine de battement, crois-moi, avant de me remettre dans le bain. Et c’était pas évident.

Et puis, au bout d’un moment, le rythme s’accélère et je trouve mon allure de croisière.

Je me rends compte de ma production le soir, au moment où je fais une 2e sauvegarde du texte sur clé USB, je vois le nombre d’octets en plus (quasiment le nombre de signes supplémentaires) sur le fichier, par rapport à la veille.

Donc, au début, je vais pondre à peine 8 000 signes, par exemple… puis 13-15 000… puis 25-30 000, voire davantage. C’est un peu comme quand tu lis, quand t’es à fond dans l’histoire… Bon, la fin, c’est aussi, parfois, comme les derniers km sur l’autoroute… t’en vois plus le bout, justement !

J’ai tendance aussi à travailler un peu trop le soir et la nuit… de même que les week-ends et jours fériés quand je suis charrette, et dans ce métier, on est souvent charrette ;-)

Toujours pareil, il y a des bouquins qui se traduisent plus facilement que d’autres, des textes qui demandent plus de recherche, d’adaptation, voire de rewriting. Le but, comme on dit, c’est que « le texte coule », et tu le sens en lisant une phrase, un dialogue à voix haute… si t’accroches sur un truc, si ça sonne faux, c’est qu’il faut couper, alléger, ou éventuellement préciser. T’es pas là pour faire du littéral, du mot à mot, ça serait indigeste à la lecture. L’anglais est parfois trop précis… et à d’autres moments, trop flou… donc, c’est à toi de moduler… d’éviter la surcharge d’adverbes en « ement », les verbes trop « plats » genre « avoir » et « être », privilégier l’imparfait ou le passé simple sur le plus-que-parfait. Bref, il faut A D A P T E R !

Si deux gamins discutent, je ne vais pas leur faire employer « nous », mais « on », surtout dans un texte contemporain. Idem s’il s’agit de deux flics, de deux potes, etc. En revanche, je vais éventuellement marquer la différence parents-enfants en privilégiant le « nous » pour les adultes et le « on » pour les gosses. Dans un texte contemporain, je bannis l’imparfait du subjonctif, ridicule et pompeux. Idem pour le conditionnel passé 2e forme. Même dans Dracula, on a évité la surenchère, ça devenait lourdingue par moments. Si un personnage rapporte une anecdote dans un dialogue, il ne va pas s’exprimer au passé simple, mais au passé composé : « Je suis allé au ciné, j’ai rencontré Machin, etc… »

Souvent, c’est une histoire d’oreille… Si ça sonne faux, ben c’est qu’il faut changer. Parfois, je peux aussi m’amuser avec les allitérations, les paronomases (les Anglo-Saxons en sont friands : « love it or leave it », par exemple. J’en ai glissé une dans Dracula, dont je n’étais pas peu fier… ([…] Mes bras sont au supplice et se languissent de t’enlacer. […] page 275). J’ai beaucoup moins de complexe à couper, à décoller du texte qu’il y a dix ou vingt ans (expérience oblige, j’imagine… ;-)

En général, mon « 1er jet » n’est pas trop mauvais… (ça fait un peu « j’me la pète », mais là aussi, avec l’expérience, on doit normalement moins réécrire et retravailler son texte.) Et quand je relis/corrige, ça va relativement vite. Donc, finalement, je rattrape le temps que j’ai perdu au début de la trad. Parce qu’à la fin, j’ai une vision d’ensemble du bouquin. Ça ne veut pas dire, bien sûr, qu’il n’y a pas des répétitions, des lourdeurs, des maladresses qui peuvent m’échapper. J’essaye de veiller au grain, évidemment. Mais nul n’est infaillible. Et puis faut bien laisser un peu de travail au correcteur… ;-)

Est-ce que tu trouves juste qu’on parle du style d’un auteur dans une critique, alors que ce dernier a été traduit ? Après tout, c’est plutôt les qualités du traducteur dont on parle finalement, non ?

La Nuit des Contrebandiers de Bruce AlexanderOn pourrait en discuter des heures… Ça me laisse toujours perplexe quand je lis une critique qui vante la langue, le style de tel ou tel auteur que j’ai traduit… surtout si c’est un auteur que j’apprécie… On parle de mon texte, en définitive, puisque l’original est écrit dans une langue étrangère. J’ai notamment éprouvé ce sentiment (mâtiné de frustration, on va dire…) en lisant dans le Monde un jour une excellente critique de la série de polars historiques XVIIIe de Bruce Alexander, que j’ai traduits chez 10-18. À l’époque, j’ai même été confronté au cant, l’argot des voleurs/malfrats de Covent Garden (ndlr : un quartier de Londres), que je devais donc adapter en trouvant des équivalents XVIIIe français…

Le paradoxe de mon métier, c’est précisément qu’on ne doit pas « sentir » la langue d’origine ; le lecteur doit avoir l’impression que ce qu’il lit a été écrit d’emblée en français.

Autrement dit, je dois m’effacer derrière l’œuvre d’origine étrangère tout en essayant de la restituer au mieux en français… On est pas loin du métier de nègre… qui se traduit d’ailleurs par ghostwriter (littéralement : écrivain fantôme) en anglais. ;-)

Aussi, lorsqu’un critique/journaliste affirme que tel ou tel ouvrage est bien ou mal traduit en français, le critique/journaliste l’a-t-il lu au préalable dans la version d’origine ?… Sur quoi se fonde-t-il pour établir son appréciation ? Veut-il simplement dire qu’il ne « sent pas la traduction » en lisant l’ouvrage ?…

Grosso modo, je crois pouvoir affirmer que la traduction, ça n’existe pas… il faudrait plutôt parler d’adaptation.

Parfois, il arrive que l’éditeur impose certains critères de lisibilité inhérents à son lectorat. C’est rare, mais ça peut arriver. En général, tu as carte blanche, mais bon… s’agissant de Harlequin ou du Reader’s Digest, par exemple, tu peux être amené à devoir traduire Shit! ou Crap! par : « Mince ! » ou « Flûte ! » ;-)

L’exemple-type d’adaptation est la série chick-lit pour adolescentes que je traduis chez Michel Lafon (Frenemies / Meilleures ennemies) ; c’est bourré de références américaines ciné, TV, musique, avec des tas de jeux de mots hystéro-déjantés, notamment de mots-valises, de néologismes plus ou moins inventés par l’auteur, des faits culturels typiquement US… Sans parler du blog que tiennent les deux héroïnes de la série, lequel vient s’intercaler de temps à autre entre deux chapitres, avec, bien entendu, des commentaires avec des pseudos et du langage SMS américain ! Et je passe sur les phénomènes de mode dans la langue « étasunienne » parlée plus ou moins branchée du genre übercomfy pour décrire un canapé hyper-confort(able), par exemple. Ou encore les OhmyGod! omniprésents, écrits tels quels, que je vais traduire par « J’hallucine ! », « L’horreur ! », « L’angoisse ! » selon le contexte. (ndlr: pas de panique, bientôt tu pourras écrire OhMyGod ;)

Meilleures Ennemis d'Alexia YoungInutile de préciser que je dois adapter à fond, en me mettant dans la peau d’une gamine de 13-14 ans, en vérifiant non-stop les références sur le Net, notamment pour la mode… en décollant au besoin carrément de la VO pour produire une VF qui tienne la route et puisse être lue par de jeunes ados françaises… C’est pas toujours évident, crois-moi. Mais, apparemment, ça marche bien… et même mieux de ce côté-ci de l’Atlantique… À tel point que l’auteure américaine Alexa Young est inondée de courrier de jeunes lectrices qui, parfois, font référence à des expressions que j’ai moi-même inventées, du coup ! Elle a d’ailleurs dû faire appel à mes services par e-mail pour que je lui traduise certains passages de courrier de lectrices, car elle n’a pas un niveau de français suffisant… et, bien entendu, les gamines lui écrivent en français !

Un jour, Elsa Lafon (fille de Michel, et jeune éditrice débordante d’enthousiasme et d’énergie) m’a dit que j’étais caméléon, car je pouvais aussi bien traduire (en l’occurrence chez Lafon) du polar classique, de la chick-lit ado, ou du roman sentimental.

C’était sans doute l’un des plus beaux compliments qu’un éditeur ait pu me faire… en bientôt 25 années dans cette profession… ;-)

Du coup, je peux en déduire que tu es en relation avec les auteurs que tu traduis ?

Oui, bien sûr que j’échange avec les auteurs que je traduis, grâce au Net.

J’ai rencontré Bruce Alexander il y a quelques années à Paris, avec lequel j’ai déjeuné, en compagnie de sa femme et de mon/notre éditrice. C’était vraiment un moment rare, magique. J’ai adoré le traduire ; c’était un monsieur plein de finesse, d’espièglerie, très humain, très simple… comme peuvent/savent l’être les Américains qui ne se la pètent pas intellos. Il était Chicagolien d’origine, mais vivait à Los Angeles. J’ai gardé le contact avec sa veuve, Judith, qui est musicienne classique. Elle m’avait même proposé d’achever en anglais le 11e épisode de la série, qui, du coup, a été publié aux States et en G-B à titre posthume (puisque Bruce est décédé en 2003). Elle pensait que j’étais le mieux placé pour le faire, alors que Bruce a été traduit dans d’autres langues que le français. Mais il trouvait que j’étais celui qui « rendait » le mieux son univers, son écriture, son style, etc. Et il avait eu de bons échos de lecteurs francophones. (Ça doit sembler très immodeste, mais je n’invente rien… Promis, juré, craché ! ;-)

Finalement, ça s’est pas fait, c’est un ami auteur à lui qui s’en est chargé. De toute façon, 10-18 a arrêté la publication de la série. Ce qui fait qu’il reste 3 tomes inédits en France de cette série de polars XVIIIe. De même que Bruce a écrit un roman sur la jeunesse de Shakespeare (dont j’ai le manuscrit), publié en anglais, mais toujours inédit en français. De toute manière, un traducteur n’est pas maître de l’arrêt d’une série ou d’une éventuelle réimpression. La partie négociation avec les agents littéraires anglo-saxons, les aspects pub, marketing, financier, etc. ne me concernent pas.

En général, les auteurs anglo-saxons sont ravis de pouvoir échanger par e-mail avec leur traducteur. J’ai déjà eu des échanges avec Tom Bale, James Twining (qui a vécu en France dans sa jeunesse et lit le français), Jennifer Rardin, Alexa Young, Stuart Kaminsky (disparu malheureusement le mois dernier), dont j’ai traduit trois tomes de son excellente série de polars avec l’anti-héros Lew Fonesca… et j’espère que Rivages qui l’édite en reprint va poursuivre la publication de la série (d’autant que l’éditeur d’origine n’existe plus). Je les ai déjà contactés, tu t’en doutes… ;-)

Peut-on transformer un mauvais style en un bon, en le traduisant ? Et inversement ?

On doit, si possible, gommer les répétitions, lourdeurs, incohérences, bizarreries, anachronismes, etc. du texte en VO quand on traduit. Et la VO peut parfois en contenir… un certain nombre… et l’on peut aussi malheureusement en laisser passer par inadvertance.

Heureusement, les relecteurs/correcteurs interviennent ensuite avec leur œil tout neuf sur le texte en VF, et peuvent rectifier le tir.

Nul n’est parfait, et l’on peut, bien sûr, mal rendre en français l’original, voire carrément le massacrer. Auquel cas, l’éditeur peut éventuellement faire appel à un rewriter.

Cela dit, histoire de filer une métaphore automobile assez parlante, disons… si l’on est à la base en présence d’une 2 CV… on ne peut pas toujours la transformer en Mercedes… et encore moins en Rolls Royce… ;-)

Je reste toutefois persuadé qu’on peut produire du roman populaire de qualité, à condition de respecter le lecteur. Pop-culture ne signifie pas forcément trash-culture.

Des tas de facteurs peuvent intervenir pour la réussite/l’échec d’une traduction :

  • bonnes ou mauvaises conditions de travail, délais plus ou moins courts pour la traduction (la fameuse « charrette », selon l’expression consacrée)
  • état physique/psychologique, problèmes perso du traducteur
  • relations entre le traducteur et l’éditeur/l’équipe éditoriale
  • traducteur mal à l’aise dans tel ou tel registre (« erreur de casting », en somme.)

Je suppose que c’est le cas et je l’espère, mais aimes-tu traduire ?

Bien sûr que j’aime traduire, peut-être tout simplement parce que j’aime écrire (syndrome typique de l’écrivain frustré qui doit sans doute sévir chez certains traducteurs ;-)

Évidemment, je mentirais en disant que certaines trads ne sont pas plus « alimentaires » que d’autres, mais, en général, lorsqu’on a de bons rapports avec ses éditeurs, on arrive à bosser dans ses domaines de prédilection.

En matière de polars/thrillers, par exemple, l’idéal, c’est de pouvoir « suivre » une série, y imprimer sa « patte », sans trahir l’auteur de la VO. (Traduttore Traditore…)

Tout le monde y trouve son compte: l’éditeur, le traducteur… et bien sûr le lecteur !

Quelles ont été les traductions que tu as le plus aimé faire ?

Parmi les plus récentes :

  • Cinq Tours Jusqu'au ParadisLa femme qui en savait trop (Skin and Bones), Tom Bale, France-Loisirs, 2008, à paraître aux Presses de la Cité
  • N’oublie jamais (Magic City), James W. Hall, City éditions, 2008
  • Cinq tours jusqu’au paradis (Five Roundabouts to Heaven), John Bingham, éditions Michel Lafon, 2008 (adaptation ciné : Married Life, réal. Ira Sachs)
  • La proie cachée (Hidden Prey), John Sandford, éditions Belfond, 2007
  • Les héritiers du Soleil noir (The Black Sun), James Twining, City éditions, 2007
  • Le Suicideur (Malicious Intent), Kathryn Fox, City éditions, 2006, reprint poche 2007
  • Biscotti à Sarasota (Vengeance), S. Kaminsky, 2005, éd. Alvik, reprint chez Rivages en 2007
  • Soleil post-mortem (Retribution), S. Kaminsky, 2006, éd. Alvik, reprint chez Rivages en 2009
  • Passage de minuit (Midnight Pass), S. Kaminsky, 2007, éd. Alvik, reprint chez Rivages en 2010

Plus anciennes :

  • Série policière anglaise XVIIIe, Bruce Alexander, 8 titres traduits, 1998 à 2003, éd. 10-18
  • Martin Le Guerrier : RougemurailleSérie policière italienne contemporaine, Magdalen Nabb, 9 titres traduits, 2001 à 2006, éd. 10-18
  • Série policière avec pour héros Elvis Presley, Daniel Klein, 3 titres traduits, 2004 à 2005, éd. Pygmalion
  • Girl, David Thomas, éd. Ifrane, 1996, reprint poche chez Pocket en 2002
  • Fuckwoman, Warwick Collins, 2001

En jeunesse :

  • Série Rougemuraille (Redwall), Martin le Guerrier, tomes 1,2,3, éd. Mango, 1998, reprint en un seul volume en 2005

Merci de nous avoir répondu, as-tu un dernier mot à adresser aux lecteurs d’if is Dead ?

Merci à toi de m’avoir permis de parler de ma profession. ;-)

Quant aux lecteurs, j’espère justement leur avoir apporté un certain éclairage, des explications pas trop nébuleuses sur mon métier. Je ne sais pas si j’ai pu faire le tour de la question, j’ai sans doute oublié des détails… mais peut-être que, désormais, tes lecteurs appréhenderont un bouquin traduit sous un autre angle, en étant un peu mieux documentés. Un lecteur averti en vaut deux

Une amie infographiste devrait dans un avenir plus ou moins proche créer mon site pro sur le Net, je te tiendrai au courant le moment venu.

Bonne route et longue vie à votre blog !

J-N

Avant de clore cette série d’articles, je voudrais remercier Jean-Noël d’avoir répondu à mes questions de façon détaillée, mais aussi de m’avoir aidé à la mise en page et à la correction (il a du faire correcteur dans une autre vie, j’vous jure) de l’article ! Et surtout merci à lui de nous avoir accordé autant de temps pour nous faire découvrir le monde de la traduction ! Nous espérons que cet interview vous a autant intéressés que nous.

Du coup, on va devoir changer nos habitudes de critiques, fini notre manie de fustiger le style d’un auteur qui a été traduit ! Tout sur le dos du traducteur maintenant ! Enfin, on est pas de si mauvais élèves puisque, si vous ne l’avez pas encore remarqué, nous prenons le temps de citer les traducteurs et les illustrateurs de chaque livre critiqué… C’est déjà ça ! On vous donne rendez-vous bientôt pour, on l’espère, un nouvel interview d’une personne évoluant dans le monde de la littérature.

Merci Jean-Noël, et bonne continuation !


Quand Jean-Noël Chatain est venu commenter notre modeste critique de Dracula l’Immortel, c’était d’abord pour nous un commentaire comme un autre. Jusqu’au moment où l’on a compris qu’il avait permis au titre de traverser l’Atlantique pour débarquer dans nos librairies. Mais diantre, n’est-ce pas un livre écrit par Dacre Stoker, le célèbre arrière-petit-neveu de Bram Stoker pourtant ? Si si, mais il rédige en anglais. Pour qu’il arrive dans les rayons de toutes les librairies françaises, il faut pour cela le traduire en français. Et pour le traduire en français, on n’utilise pas Google Traduction… mais un traducteur ! Vous savez, c’est généralement celui dont on voit le nom en tout petit sous le titre, à la troisième page du livre. Essayez par vous-même…

Dracula l'Immortel, traduit par Jean-Noël Chatain

Alors ? Vous l’avez vu ? Mais si, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Noël Chatain. Et c’est ce même Jean-Noël qui nous a fait l’honneur de commenter, longuement, notre critique. Du coup, ni une ni deux, je prends son adresse e-mail pour lui envoyer un spam en bonne et due forme: jeune rédacteur cherche personne à interviewer pour découvrir le monde de l’édition. Et tout aussi courageux qu’Ambre Dubois, il nous répond et accepte de participer à un interview en huit petites questions… Bien sûr, moi, j’en aurais posé des dizaines et des dizaines. Comment on devient traducteur ? Comment ça marche ? On devient riche et célèbre ? On se sent un peu exclu non ? Des gens remarquent que les livres doivent être traduits avant d’être publiés en français ? Mais voilà, huit, c’est le nombre de questions que nous lui avons posé. Sauf que Jean-Noël Chatain a plus d’un tour dans son sac, et qu’il a répondu à celles que je m’étais empêché de lui poser. Éteignez les lumières, silence… Et laissons-lui la parole pour entrer dans le monde de la traduction

Bonjour Jean-Noël, pourrais-tu te présenter à nos lecteurs ? Depuis quand es-tu traducteur ? Comment le devient-on ? Pourquoi l’es-tu devenu ?

Bonjour à tous…  Bon, alors… on va tâcher de la faire courte ;-) J’ai 52 ans (Eh oui…tout augmente ;-) Je travaille dans l’édition en tant que traducteur freelance depuis 1985. J’ai fait des études d’anglais (licence, certificat de maîtrise… diplôme de la British Chamber of Commerce… tout ça est assez classique, en somme). J’ai un peu enseigné en alternance quand j’étais surveillant… dans ma djeunesse… et également en cours du soir pour adultes. J’ai présenté deux fois le CAPES, une 1re fois en dilettante, la seconde plus sérieusement… mais j’ai échoué. (Et puis, à mon époque, il y avait peu de postes vacants, ajoute-t-il pour se dédouaner ;-)

Jean-Noël ChatainAprès avoir tant soit peu œuvré dans le commercial, histoire de tenter le coup de la reconversion, j’ai débuté dans la trad littéraire par le plus grand des hasards, en fait… en répondant à une annonce du Figaro pour les éditions Harlequin, puis j’ai enchaîné avec des nouvelles policières américaines pour le magazine Femme Actuelle… Ensuite j’ai commencé à traduire des polars aux éditions du Masque. Pour l’anecdote, j’avais passé entre-temps le concours de Contrôleur des PTT (Eh oui, c’était déjà la « crise » dans les années 80 !) et en anglais, j’ai obtenu la meilleure note de ma vie (20/20) pour une version… que j’ai dû rédiger en une vingtaine de minutes. Je me souviens que le sujet portait sur la messe « version drive-in » aux États-Unis… (Des fidèles assistaient à l’office en bagnole, comme au ciné en plein air). En fait, j’avais vu un reportage là-dessus à la TV la semaine précédente. Quand j’ai reçu mes notes, et en particulier celle de la version anglaise (les autres n’étaient pas aussi « exceptionnelles »), je me suis dit que je devais conserver cette langue dans mon travail… en l’occurrence dans celui de traducteur.

J’ai donc renoncé au bénéfice du concours, que j’avais réussi, et… de fil en aiguille… ou, plutôt, de contacts en essais (de traduction)… puis de contrats signés en ouvrages publiés… j’ai fini par devenir traducteur anglais-français pour l’édition. Et, sans vouloir bien entendu manquer de respect envers ces deux institutions, je n’ai aucun regret de ne pas travailler aux PTT ou dans l’Éducation Nationale. :-D

Traducteur ? À quoi ça sert ? Ça ne se fait pas tout seul une traduction ?

Un traducteur… Ben, à la base c’est quelqu’un qui permet à un lecteur de découvrir/lire dans sa langue maternelle un ouvrage écrit au départ dans une langue étrangère que ledit lecteur ne maîtrise pas.

En principe, le traducteur traduit un texte d’une langue étrangère dite « langue source » vers sa langue maternelle, dite « langue cible ». Pour ma part, je traduis donc de l’anglais/américain vers le français.

Ça m’est arrivé de traduire dans l’autre sens, mais dans des domaines non littéraires.

En général, on n’est jamais vraiment « bilingue » ; la langue maternelle reste en principe celle que l’on maîtrise le mieux… à moins d’avoir vécu dans un milieu cosmopolite, par exemple, et été élevé par des parents, dont l’un des deux est étranger.

Par ailleurs, le métier de traducteur n’a rien à voir avec celui d’interprète. Quand on traduit, on travaille sur l’écrit et non l’oral. Traduire correctement de l’anglais/américain en français ne signifie pas pour autant parler couramment l’anglais/américain.

Comment on s’y prend pour faire une traduction ?

Concernant le travail de traducteur proprement dit… Au départ, c’est forcément un boulot solitaire. On lit un texte, on commence à le traduire, on se documente sur le Net, dans des ouvrages de référence, on procède à des recherches de vocabulaire, on rédige d’éventuelles notes de bas de page… on corrige, on coupe, on allège, on élague, on remanie… Tout ça en pianotant sur son clavier derrière son écran d’ordi. Je te rassure, je n’ai pas connu la plume d’oie… mais j’ai commencé avec la machine à écrire… J’ai connu le papier carbone (Merci de ne pas glousser, les djeunz ;-) et le Tipex !

Machine à Ecrire

Désormais, on bosse sur ordinateur, on envoie les manuscrits par e-mail, sans même les imprimer… Évidemment, on conserve un double sur disque dur, sur clé USB, etc. Il n’y pas si longtemps, on livrait/envoyait le manus avec une disquette, voire un CD-ROM, à l’éditeur.

Une fois ma trad achevée, je ne procède pas à la relecture/correction de mon manus sur papier, je travaille sur écran (sauf que je passe en interligne 1 au lieu  d’1,5… ça permet de repérer les éventuelles répétitions, en autres). Bien sûr, quand l’éditeur te renvoie les épreuves du bouquin, tu travailles sur papier, crayon et gomme à la main, si tu dois procéder à des corrections/modifications.

En résumé :

  1. lecture
  2. traduction
  3. relecture/correction
  4. envoi du manus par e-mail à l’éditeur.

Ensuite, ça dépend des éditeurs :

  • on t’envoie (ou pas) la « préparation de copie », c’est-à-dire une première correction sur ton manus (ça peut se faire par e-mail ; on travaille donc sous Word en « suivi de correction », on approuve ou non les correcs/modifs et on argumente éventuellement)
  • on t’envoie (ou pas) un 1er jeu d’épreuves sur papier pour approbation
  • on t’envoie (ou pas) un 2e jeu d’épreuves sur papier pour approbation

Une fois que tout le monde est d’accord… le traducteur doit normalement signer le « bon à tirer » (selon le Code des usages, voir plus bas); ça ne m’est jamais arrivé. En général, c’est une histoire de confiance entre l’éditeur et toi…

En fait, on intervient sur les épreuves quand il y a litige/problème… Ça se règle souvent par un échange d’e-mails ou un simple coup de fil. C’est vrai que certains correcteurs ont tendance à être « académiques » et à ajouter par exemple une négation, alors que toi, tu l’as volontairement supprimée dans un dialogue pour que ça sonne juste.

Exemple quand un gamin dit : « J’ai pas faim. » dans un texte contemporain, alors que la version correcte serait : « Je n’ai pas faim. »

En revanche, comme ce fut le cas pour Dracula l’Immortel… j’ai tenu à ce qu’on emploie « chicoter/chicotement » qui, en dépit de sa rareté, est le terme idoine pour le cri du rat/de la souris… au lieu de « couiner/couinement » qui, à mon sens, faisait un peu trop « Walt Disney » et apportait une note trop contemporaine dans une ambiance censée être lugubre, morbide, etc.

De toute manière, quand je rends un texte, je précise mes choix lexicaux/sémantiques dans un e-mail ou un fichier Word d’accompagnement, et je demande à ce qu’ils soient respectés. Je signe mon texte, donc je le défends et je l’assume…;-)

Dracula l'Immortel, page de gardeJusqu’à présent, je n’ai jamais refusé la signature, c’est-à-dire que mon nom ne soit pas mentionné sur la page de garde ou la 4e de couv d’un ouvrage que j’avais traduit, parce que j’étais en désaccord avec l’éditeur.

Par ailleurs, outre les éventuelles fautes d’ortho, d’accord, etc… je ne vais pas pinailler pour une virgule, un changement de terme, un allègement dans la phrase, surtout lorsqu’il y a une répétition/lourdeur qui m’a échappée.

J’ajoute que l’éditeur nous demande souvent de rédiger un résumé de l’histoire ou disons, une présentation, un pitch pour l’illustrateur, les commerciaux, qui n’ont pas le temps de tout lire, et surtout ne lisent pas forcément la langue d’origine, en l’occurrence l’anglais/l’américain).

En général, je suggère un ou plusieurs titres, on peut aussi me demander de rédiger une 4e de couv, mais en principe c’est le boulot de l’éditeur/assistant éditorial.

Il arrive qu’un titre soit carrément refusé par le service commercial, au grand dam de l’éditeur, du traducteur… Tout est affaire de négociation, de diplomatie…

Bon alors tu as traduit Dracula l’Immortel pour Michel Lafon, et Jaz Parks pour Milady… Un traducteur est indépendant ? C’est le cas de tous les traducteurs ? Comment ça se passe du coup ?

Association des Traducteurs Littéraires de FranceDans l’édition, un traducteur est indépendant. À ma connaissance, il n’existe pas de traducteurs salariés, contrairement aux correcteurs qui, eux, peuvent faire partie du personnel de telle ou telle boîte d’édition.

Pour le reste, je vais tâcher de faire simple :

  • Un traducteur littéraire a le statut d’auteur (même si, fiscalement, il est assimilé à salarié, puisqu’il inscrit la somme de ses droits d’auteur dans la case « traitements, salaires, pensions, droits d’auteur » sur sa déclaration d’impôts). Il ne bénéficie plus de l’abattement de 25 % depuis plusieurs années, contrairement aux journalistes (même salariés) qui, eux, peuvent toujours déduire 7 560 € au titre de « l’allocation pour frais d’emploi ».
  • Un traducteur littéraire perçoit des droits d’auteur (et non pas des honoraires), sous la forme suivante :
    1. Un à-valoir calculé sur la base d’un tarif au feuillet [1]
    2. L’à-valoir (qui correspond en fait à la rémunération garantie au traducteur, quoi qu’il puisse arriver à l’ouvrage, même s’il n’est pas publié pour une raison quelconque) se subdivise souvent :
      - en une avance versée à la signature du contrat (une 2e, voire une 3e avance en cours de contrat, en cas de gros bouquin)
      - un solde versé à la remise du manuscrit
    3. Viennent ensuite les royalties (les droits d’auteur à proprement parler), qui correspondent à un pourcentage sur les ventes hors taxe de l’ouvrage traduit ; ça dépend des éditeurs, pour ma part, c’est entre 1 et 2 %. Attention, ces royalties, droits annexes viennent en amortissement de ton à-valoir, c’est-à-dire que tu commences à en percevoir s’ils dépassent ton à-valoir.
    4. Pour les droits annexes, dérivés, reprint en poche, en club… c’est en général 10 % de la somme que perçoit l’éditeur.
  • Voir les modèles de contrats de l’association des Traducteurs

Par ailleurs, tu reçois 5, voire 10 « justifs » ou « hommages » (exemplaires gratuits à la publication de ta traduction ; le nombre varie selon les éditeurs) ; si tu en souhaites davantage, l’éditeur te fait bénéficier d’une réduction de 30% environ.

Sache que notre profession est régie par le Code des usages (une sorte de code de bonne conduite qui n’a pas vraiment de valeur légale). Un traducteur (comme un auteur) qui signe un contrat cède ses droits d’exploitation de l’œuvre à son éditeur… grosso modo pendant 18, 20 voire 24 mois, selon « l’usage »… En fait, tant que l’éditeur a des exemplaires à écouler… encore qu’il puisse décider à terme de les solder, de les mettre au pilon, si le bouquin ne marche pas. (Car tu lui as cédé les droits d’exploitation).

Cela dit, quoi qu’il arrive, même si le bouquin n’est jamais publié, tu perçois quand même ton à-valoir, lequel rémunère de toute façon ton travail.

Girl de David Thomas, traduit par Jean Noel Chatain Dès lors que le bouquin est épuisé, que ton éditeur ne souhaite plus le réimprimer, tu peux fort bien récupérer tes droits pour éventuellement proposer ta trad à une autre maison d’édition.

En ce qui me concerne, ça m’est arrivé de signer un contrat de rachat de droits chez Pocket, pour un ouvrage que j’avais traduit chez un 1er éditeur (en l’occurrence Ifrane qui, entre-temps, avait fait faillite). Du coup, ça a permis de donner une nouvelle jeunesse au bouquin… et j’ai pu toucher des royalties plusieurs années de suite, car il n’a pas trop mal marché. Il s’agit de Girl de David Thomas. ;-)

Pour la rémunération de base, on va prendre un exemple :

Tu as traduit un ouvrage de 500 feuillets:

  1. À-valoir de 20 €/feuillet, soit 500 X 20 = 10 000 €
  2. Royalties : 1 %
  3. Ouvrage vendu 22 € TTC, soit 20 € HT (on arrondit pour simplifier)
  4. Tu perçois donc 1 % de 20 € par ouvrage, soit 0,20 €

Combien faut-il en vendre pour dépasser ton à-valoir ? (That’s the question !)

  • 10 000 exemplaires donnent 2 000 € de royalties mais aucun bonus
  • 50 000 ex donnent 10 000 €, c’est le seuil de rentabilité
  • 60 000 ex donnent 12 000 € soit 2 000 € de bonus
  • 100 000 ex donnent 20 000 € soit 10 000 € de bonus

Attention, toutes ces sommes sont brutes… Il convient de retirer la Sécu, CSG, RDS, maternité-veuvage, etc… (pas d’assurance-chômage en revanche, puisque tu es indépendant : tu n’as pas des employeurs, mais des clients, en fait… ;-)

Bien entendu, tu ne perçois pas de royalties sur tes propres justifs [2], sur les exemplaires gratos envoyés aux journalistes, critiques, etc. C’est normal. Certains éditeurs appliquent encore ce qu’on appelle la « passe » ou le « droit de passe », c’est-à-dire qu’ils peuvent décompter jusqu’à 10 % d’exemplaires, même s’il n’y a eu aucune avarie au moment de l’impression.

Pour la retraite de base, le traducteur verse chaque trimestre à l’AGESSA une somme calculée sur les droits d’auteur déclarés au fisc l’année précédente. Pour la retraite complémentaire, c’est deux fois par an ; il y a une somme forfaitaire, qui peut augmenter selon les possibilités financières du traducteur.

[1] le feuillet correspond à 1500 signes ou à 25 lignes de 60 signes, espaces compris. Mais depuis qu’on travaille sur ordinateur, ledit feuillet « fluctue » selon les éditeurs (je ne parle pas seulement de rémunération) :

  • Il peut s’agir d’un feuillet paginé de manus (auquel cas, notamment pour la page correspondant à une fin de chapitre, ou même une page contenant des dialogues courts, on n’atteint pas vraiment les 1500 signes…)
  • Il peut s’agir d’un feuillet « effectif » ou « informatique » ; c’est-à-dire que, sous Word, il suffit d’aller dans la fenêtre « statistiques » et l’on a le décompte des caractères et espaces du manuscrit, puis on divise par 1500 et on obtient alors le nombre de feuillets réels (évidemment inférieur à celui des feuillets paginés)…

Je ne sais pas si c’est très clair ?…

[2] ndlr: on rappelle que les justifs sont les exemplaires que le traducteur reçoit gratuitement.

Et voilà, c’est tout pour aujourd’hui ! Au vu de la précision des réponses de Jean-Noël nous avons décidé de couper cet interview en deux. Vous aurez donc par la suite droit à des questions sur le temps que prend la traduction d’un livre, mais aussi sur les difficultés de traduire le style d’un auteur dans une autre langue, et sur les goûts du monsieur ! On espère en tout cas que ces premières réponses vous ont autant intéressés que nous !


Il suffit de regarder notre superbe graphe de tag pour le constater: ici on aime beaucoup les vampires. Alors quoi de plus normal que de s’intéresser aux éditions du Petit Caveau ? Pour ce qui ne suivent pas, c’est eux qui ont édité trois de nos dernières critiques à ce sujet: Le Mauve Empire, De Notre Sang et Le Manoir des Immortels. Ce dernier est écrit par Ambre Dubois, qui est entre autres à l’origine de la petite maison d’édition. Nous avons donc pris notre courage à deux mains pour lui poser quelques petites questions sur son travail et sa passion !

Les Editions Du Petit Caveau

Bonjour Ambre, pourrais tu te présenter à nos lecteurs ? Et présenter les éditions du Petit Caveau par là même.

Bonjour à toute l’équipe et à tous les lecteurs du site. Je suis une petite scribouilleuse de papier fanatique des histoires de vampires. Cette folle passion m’a poussée vers l’écriture (Le manoir des immortels) ainsi que vers l’édition par la création des éditions du Petit Caveau. Le Petit Caveau est une association qui est officiellement née en juin 2008 mais son premier titre n’est paru qu’en juin 2009, nous laissant le temps de mettre la machine en route. Notre ligne éditoriale est simple: du vampire, du vampire, du vampire et accessoirement un peu de littérature fantastique.


Les éditions du Petit Caveau est une nouvelle maison d’édition, c’était un projet de longue date ? Qu’est ce qui t’as poussée à te lancer dans l’édition ?

Editions du Petit Caveau

Le projet date de nombreuses années, surtout de cette époque qui voyait peu de titres vampiriques paraître dans les rayons des librairies, bien avant les collections Milady ou Bragelonne.

Ce qui n’était qu’une très vague idée a pris le temps de mûrir. Au fil de rencontres, d’échanges de passions, l’idée semblait prendre vigueur et le rêve s’est peu à peu transformer en « pourquoi pas ».

Entretemps, Internet est devenu un outil quotidien qu’il offre un formidable outil aux petites maisons d’édition, une jolie vitrine qui nous permet de toucher plus facilement le public et de rester en contact avec toute la francophonie!

Lire la suite de l’article Interview d’Ambre Dubois, des éditions du Petit Caveau



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