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La littérature russe du XIXème siècle est surtout connue au travers des grands noms que tout le monde a entendus: Dostoïevski, Tolstoï, GogolIvan Gontcharov (1812-1891) est quant à lui un peu moins connu en Europe, éclipsé par ses illustres collègues. Néanmoins, il est un élément majeur de cette période riche en écrivains célèbres. Fonctionnaire influent à son époque, il a écrit quelques œuvres importantes comme Frégate Pallas ou Le Ravin, mais reste avant tout connu pour son chef-d’œuvre, Oblomov, écrit en 1859.

Oblomov de Ivan Gontcharov

Ce titre est d’abord une partie intégrante de la culture russe. Roman incontournable, son personnage principal et éponyme, Ilia Ilytch Oblomov, est un véritable monument, que tout le monde connaît. Acclamé à sa sortie, y compris par Dostoïevski, qui pourtant n’appréciait pas du tout son auteur, Oblomov a toujours été reconnu comme un roman « capital » et « éblouissant », pour reprendre les qualificatifs de l’époque. Bref, un classique.

L’histoire racontée est celle d’Ilya Ilitch Oblomov (si si), petit propriétaire terrien vivant reclus à Saint-Pétersbourg. Sa particularité, c’est, non pas sa paresse, car ce n’est plus de paresse qu’il s’agit, mais son inaction absolue. De prime abord, Oblomov semble être simplement apathique. Incapable de prendre une décision simple, et a fortiori de la mettre en œuvre, le personnage finit par ne strictement rien faire, ne jamais sortir, ne jamais voyager. C’est la vie de cette véritable incarnation de la procrastination qu’on suit tout au long du roman, c’est sa vie qui constitue la trame principale de l’histoire

Mais il traite aussi des personnages qui meublent sa vie : Zakhar, son valet vulgaire, au final presque aussi paresseux que lui mais de bien plus mauvaise foi ; Stolz, son ami extrêmement actif qui tentera tout pour le faire bouger, et surtout Olga, une jeune femme très particulière, qui elle aussi tentera de « ressusciter » Oblomov, pour reprendre son expression. Et on touche là à une des grandes forces, si ce n’est la plus grande force, du roman, ses personnages. On n’a pas ici des caricatures, comme le laissent un peu supposer ces présentations extrêmement succinctes. Gontcharov est parvenu à créer des personnages extrêmement complexes, complets, profondément réels, et attachants.

Ivan Gontcharov

Ivan Gontcharov

Ce roman a ceci de particulier qu’il est assez difficile d’en résumer la trame, pour la bonne raison que l’action est presque absente, et pour cause : le casanier Oblomov n’engage jamais d’action, n’a aucune activité autre que des disputes vaudevillesques avec son valet Zakhar, dans des passages qui rappelleraient presque un certain Scapin. Bien sûr, on ne fait pas que suivre les journées monotones d’un aboulique.

Petit à petit, à mesure que l’auteur crée son atmosphère, fait défiler ses personnages principaux et secondaires (par exemple l’invisible Alexeev, dont au passage la description lapidaire et tranchante est un des meilleurs passages du livre), on commence à comprendre les réflexions profondes menées par l’auteur. Oblomov n’est pas une condamnation stupide de la paresse, c’est avant tout l’histoire d’un homme droit, honnête (« son âme est pure comme du verre », dira son ami Stolz) qui cherche son bonheur dans une vie d’un calme plat, absolument inactive, uniquement rythmée par les repas et le tic-tac d’une horloge. On comprend d’ailleurs vite que cet idéal vient de son enfance choyée dans son domaine de campagne: Oblomov ne cherche qu’à recréer cet univers libre de tout souci, de toute responsabilité. Sa paresse n’est pas vue négativement, dans une des répliques les plus fameuses de l’œuvre, Oblomov, à qui on parle travail, journées chargées, hauts fonctionnaires et plans de carrière, refuse la conversation en répétant simplement « L’Homme, montrez-moi l’Homme ! »

Au passage, l’auteur sous-entend qu’Oblomov est le résultat d’une éducation étouffante d’oisiveté, et que sa paresse n’est pas innée, dans les pages du « Songe d’Oblomov », un portrait assez puissant d’une petite noblesse russe littéralement sclérosée.

Olga est le second personnage du roman. Amoureuse d’Oblomov, elle tentera, par sa passion, de ranimer l’âme morte de celui-ci. La construction de l’histoire, le rythme, sont particulièrement soignés, on comprend que seule cette relation pourrait peut-être changer Oblomov, et l’auteur développe avec une très grande subtilité la séparation progressive des deux personnages. Chacun convoitant et planifiant un futur complètement différent, pour enfin arriver à une scène de rupture inévitable, mais racontée très puissamment.

Oblomov de Ivan Gontcharov

À ce propos, il faut parler du style particulier d’Oblomov, qui s’inscrit totalement dans la lignée des romans russes de l’époque : de longues et minutieuses descriptions des sentiments et pensées des personnages, une grande subtilité dans le développement des personnalités, de longs passages sur les réflexions intimes des personnages, qui se construisent lentement… Bref, et encore une fois, ce roman n’est clairement pas pour les amateurs d’action. En étant tout à fait objectif, on pourra y déceler quelques longueurs. Cependant, le style est uniforme, parfaitement maîtrisé et adapté à l’œuvre, et lorsqu’on considère l’ensemble du roman, on se rend compte de l’incroyable subtilité de Gontcharov. À propos de maîtrise, l’auteur sait vraiment très bien créer les atmosphères. Depuis le premier appartement étouffant et poussiéreux d’Oblomov jusqu’à son domaine idéalisé d’Oblomovka, il faut reconnaître à Gontcharov un don pour transporter le lecteur dans les lieux décrits. Et malgré ce style essentiellement descriptif et intimiste, certaines phrases ou certains passages puissants détonnent et relancent le rythme.

Ce roman a eu un tel impact sur la culture russe que le terme Oblomovisme (Oblomovchtchina), utilisé par Stolz dans le roman, a fini par rentrer dans la langue ! Il désigne une forme absolue d’apathie, de procrastination.

Oblomov de Ivan GontcharovBref, Oblomov est un livre qui fait largement honneur à son rang de classique, et surtout dont toute l’ampleur apparaît une fois la dernière page tournée. Même si l’auteur semble prendre le parti de Stolz, l’opposé d’Oblomov, le lecteur comprendra que les choix de ce dernier sont bien plus radicaux et fermes que sa mollesse le laisse paraître ; car il poursuit et trouve son idéal dans une vie qu’au fond le monde extérieur ne comprend pas, ne désire pas et n’approuve pas.

Oblomov est un personnage entier, et c’est avant tout pour cela que Stolz, qui ne supporte pas son apathie, le considère comme un ami précieux. En fin de compte, et c’est peut-être là le plus important, on ne referme pas ce livre sans plus réfléchir à Oblomov.


Un commentaire à faire ?

Natsume Soseki est probablement un nom qui vous évoque peu. Pourtant, il s’agit d’un des plus grands écrivains japonais, extrêmement célèbre au pays du soleil levant (j’en avais rapidement parlé lors de mon bilan de l’année 2009) ; un peu le Victor Hugo japonais, si l’on peut tenter ce type de comparaisons. Il orne d’ailleurs les billets de 1000 yens. Né en 1867, mort en 1916 d’un ulcère qui l’a longtemps fait souffrir, il incarne parfaitement la littérature Meiji, du nom de l’époque qui court de 1868 à 1912. C’est une ère très particulière pour le Japon, qui s’ouvre à la culture occidentale après des siècles d’enfermement et qui se modernise. C’est un moment spécifique où beaucoup de japonais sont déchirés entre tradition et modernisation, où dans les rues se croisent kimonos traditionnels et costumes occidentaux… Soseki, qui voyagea à Londres de 1900 à 1903, et qui en reviendra usé par ses tendances névrotiques et paranoïaques, incarne parfaitement cette époque.

Le Pauvre Cœur des Hommes de Natsume Soseki

L’ère Meiji est par ailleurs très riche en prestigieux auteurs, tels que Mori Ogai ou Lafcadio Hearn, pour ne citer que deux des plus marquants romanciers de cette période incroyablement féconde en auteurs de romans et de haïkus. Des haïkus, Soseki en écrira d’ailleurs beaucoup, avec un certain talent. Mais c’est par ses romans qu’il se fait le plus connaître : Je suis un chat, ou Botchan, pour les plus notoires. Celui dont je vais vous parler est une œuvre légèrement moins connue de lui : Le pauvre cœur des Hommes (Kokoro en VO).

Désigné comme « roman japonais le plus représentatif de l’ère Meiji » par le Pen Club Japonais, ce roman, admirablement traduit conjointement par Horiguchi Daigaku et Georges Bonneau, est aussi très représentatif du style de Soseki: une écriture très délicate, poétique, toujours légère. L’auteur entremêle l’histoire du roman à des observations sur l’environnement du narrateur (les objets, la nature, un lieu, une odeur…), et passe d’un coup de réflexions très profondes à des considérations tout à fait superficielles ; loin de saccader l’histoire, les deux styles se mêlent pour donner un résultat surprenant, encore une fois typique de ses livres. Cette technique contribue à conférer cette atmosphère particulière au roman, à la fois prenante et étrangement reposante. C’est assez complexe à décrire ; il faut le lire pour comprendre comment l’auteur crée cette ambiance.

Natsume Soseki

Natsume Soseki

L’histoire elle-même se découpe en trois parties (Le Maître et moi, Mes parents et moi, et Le Maître et le testament) et se résume assez rapidement : un jeune étudiant, fraîchement licencié de l’université de Tokyo, rencontre par un hasard complet un vieil homme, pour qui il nourrit une admiration et un intérêt inexpliqués. Uniquement appelé « Le Maître » tout au long du roman, ce dernier se lie avec le jeune étudiant, qui apprend progressivement à connaître le Maître et sa femme, Shizu. Cependant, il apparait rapidement que le Maître cache une partie de son passé, y compris à sa femme, et le jeune homme finit par lui demander franchement de lui raconter. La seconde partie démarre lorsque l’étudiant est rappelé chez ses parents, où son père est mourant. Le titre de la troisième partie est éloquent ; le Maître transmet par écrit l’évènement de son passé qui bouleversa tant sa vie et le poussa à vivre retiré de la société des hommes.

Je vous l’accorde, raconté ainsi, ça n’a pas l’air particulièrement passionnant ; mais il ne s’agit pas du type de roman où l’action prime. Soseki écrit un roman très fort, à la fois philosophique et touchant, où il tisse son histoire avec brio et finesse ; si elle peut sembler banale à première vue, le style de l’auteur la rend rapidement plaisante à découvrir, pas parce qu’il rend une histoire presque quotidienne palpitante par des artifices littéraires, mais parce que cette quasi-contemplation des choses, ce rythme calme, ces discussions tantôt lourdes de sens, tantôt bénignes, créent un réel plaisir de lecture, une envie de continuer, pas tellement pour découvrir la suite de l’action, mais simplement pour la satisfaction de lire.

Le Pauvre Cœur des Hommes de Natsume SosekiLa partie finale et la découverte du passé du Maître est d’ailleurs particulièrement bien écrite ; Soseki plante des personnages incroyablement réels et complexes, et amène le dénouement avec une grande subtilité.

C’est donc un roman assez particulier que je vous conseille ici, mais vraiment riche, profond, comme tous les romans de Soseki ; de Botchan à Oreiller d’herbes en passant par A l’équinoxe et au-delà, toutes les œuvres de l’auteur sont de la même eau ; à la fois calmes et puissants, subtils – bref, à lire.


John Dos Passos est un grand écrivain américain né en 1896 et décidé en1970. Il est célèbre pour, en particulier, son Manhattan Transfer, et pour sa trilogie U.S.A., constituée du 42ème Parallèle, 1919 et enfin, l’objet de cet article, La Grosse Galette, sorti en 1936. De son nom véritable, Big Money en VO, ce qui, je trouve, a un peu plus de gueule, mais passons.

La Grosse Galette, trilogie U.S.A., de John Dos Passos

Si certains personnages traversent plusieurs des romans de la trilogie, ceux-ci peuvent sans aucun problème se lire dans le désordre. Lire Big Money sans les deux opus précédents, comme je l’ai fait, ne pose pas de problème. Dos Passos est sans doute l’un des plus grands représentants de la fameuse Génération Perdue, ce vivier d’écrivains de l’entre-deux guerres au style particulier, tout comme Scott Fitzgerald ou Hemingway, pour citer les plus connus. Pour l’anecdote, Dos Passos connut Hemingway et se brouilla même avec lui lorsque ses opinions politiques se firent anticommunistes.

La trilogie U.S.A. retrace la vie de plusieurs personnages distincts (douze, me souffle wikipédia), mais La Grosse Galette ne retrace la vie que de trois personnages : Charley Anderson, lieutenant aviateur revenant en Amérique après la guerre (le roman commence par son arrivée par la mer) ; Mary French, jeune fille bien née que ses idéaux conduiront à devenir une secrétaire de syndicats ouvriers ; Margo Dowling enfin, fille pauvre mais ambitieuse qui tentera de percer dans le spectacle. Le tout se déroule dans l’Amérique du début du vingtième siècle.

La lecture de la Grosse Galette est très étrange. En effet, le roman est séparé en quatre types de sections : les biographies tout d’abord, racontant des épisodes de la vie des personnages précités. Puis viennent des segments appelés Actualités, qui sont des suites de titres de journaux, de manchettes, des petits extraits d’articles, le tout entrecoupé de paroles de chansons populaires. Ensuite, d’autres parties sont des biographies de personnages réels, de grandes figures de la période du début du XXème siècle : Ford, Taylor, Insull… Enfin, les chapitres les plus étranges sont ceux appelés Œil de la Caméra, qui sont de longs morceaux de textes sans ponctuation aucune. Ces passages suivent la technique dite du « courant de conscience« , c’est-à-dire que l’auteur couche sur le papier ses pensées brutes. L’Œil de la caméra décrit ainsi sur une ou deux pages des scènes décrites par les impressions et les pensées immédiates de l’auteur.

John Dos Passos

John Dos Passos

Même si cette construction particulière peut dérouter en première lecture, on s’y habitue rapidement, car chaque partie participe à l’atmosphère particulière du livre. Dos Passos excelle dans l’exercice consistant à révéler tous les aspects de la société américaine. Il est très dur de définir l’impression que donne ce livre. Les personnages, complexes, aussi bien les principaux que les secondaires, sont d’une grande subtilité, d’une grande finesse dans leurs comportements, leurs dialogues, leurs personnalités. Le livre nous plonge littéralement dans cette Amérique changeante d’après guerre, avec une authenticité et une certaine mélancolie que n’eût pas reniée Fitzgerald. Et les biographies corrosives des grands personnages de l’époque ajoutent encore à cette ambiance, en apportant une certaine acidité au livre. Ces biographies sont dressées, à grands traits, en quelques pages seulement, avec une sobriété et une maîtrise qui forcent le respect.

Les Actualités sont également une composante essentielle de l’ouvrage ; en enchaînant simplement des « unes » de journaux ou des petits extraits, parfois choquants, parfois d’un décalage presque comique, le tout coupé d’extraits de chansons populaires, n’ayant d’ailleurs aucun rapport avec les titres de journaux (sauf lorsque ce sont des extraits de l’Internationale qui sont cités, à la fin de l’œuvre…), l’auteur plonge encore davantage le lecteur dans son roman.

L’œil de la caméra est sans doute la partie la plus difficile à lire, du fait du manque total de ponctuation et de contexte avec quoi que ce soit dans le roman. Mais si l’on fait l’effort de passer ces obstacles, ces phrases, apparemment sans aucun sens, finissent par décrire des scènes – parfois très fortes, parfois très quelconques – qui s’inscrivent parfaitement dans l’ambiance du roman.

Mais le cœur du roman, les parties les plus importantes, sont bien sûr les biographies romancées de ces trois personnages, Anderson, Dowling, et French. Le roman raconte ainsi comment Anderson revient en Amérique, à New-York, sans le sou mais avec un projet ambitieux d’entreprise d’aviation. Comment Mary French, fortement influencée par l’exemple de son père, médecin des pauvres, se tuant à la tâche pour soigner les indigents, sacrifiera sa position sociale pour devenir membre de syndicats. Et enfin, comment Margo Dowling, fille pauvre mais dotée d’un physique avantageux, tentera de réaliser ses ambitions dans le monde du spectacle.

La Grosse Galette, trilogie U.S.A., de John Dos PassosÉvidemment, il s’agit d’esquisses très grossières des vies de ces trois personnages, racontées sur plus de six cents pages ; en fait, il s’agit même de résumés des toutes premières parties introduisant les personnages. Inutile de spoiler le roman et le raconter en détail. Il suffira simplement de savoir que le roman maintient un certain suspens vis-à-vis des personnages d’une partie à l’autre. Ceux-ci ne sont pas des héros, ils prennent de mauvaises décisions aussi bien que des bonnes, ils évoluent, et leurs motivations ne sont certainement pas toujours celles de bons samaritains. Il n’y a rien d’artificiel dans leurs vies – même si ces dernières sont certainement plus mouvementées que la moyenne –, et c’est là une des grandes qualités de ce roman. Une autre étant que, malgré sa taille, jamais il ne faiblit en intérêt. Les fins des personnages, sans rien révéler, sont toutes parfaitement tranchantes et définitives, de manières complètement différentes d’ailleurs.

La Grosse Galette n’est certes pas le livre le plus facile d’accès au monde, mais une fois fait l’effort de dépasser sa construction un peu particulière, on lit un roman très riche, à l’ambiance parfaitement maîtrisée, tout en subtilité et en sobriété.


Ed McBain, de son vrai nom Salvatore Lombino, est un très grand écrivain américain d’origine italienne, qui écrivit de nombreux romans sous divers pseudos, les plus utilisés étant Ed McBain et Evan Hunter, mais il a signé également sous les noms de Curt Cannon, Hurt Collins et bien d’autres. Né en 1926, mort d’un cancer en 2005, il est essentiellement connu pour ses polars, même s’il est en réalité rentré dans le monde littéraire par des œuvres de Science-Fiction. Il y aurait beaucoup à dire sur toute soin œuvre, puisqu’il n’a pas fait qu’écrire, il est également l’auteur de scénarios de Colombo (si si) ou l’adaptateur du scénario des Oiseaux à l’écran, pour Hitchcock ! Sous le nom d’Evan Hunter, il publia treize romans sur l’avocat de Floride Matthew Hope, mais c’est la saga du 87ème District, signée Ed McBain, qui est le sujet de cet article.

87ème District

La série a été adaptée, dans les années 60

Le 87ème District (ou 87th Precinct) est une saga de romans noirs policiers dans la plus pure tradition américaine, que McBain a en réalité contribué à construire. Cette saga fleuve a peu de rivaux, à la fois en termes de longévité, puisque cette saga ne compte pas moins de 56 romans, publiés de 1956 à la triste année de 2005 (peu de saga commencent par un roman noir américain typé des années 50 et finissent en citant Google et Harry Potter), mais aussi en termes de qualité. Mais qu’est-ce que le 87ème District exactement ?

Comme dit précédemment, il s’agit de Polars. Mais il ne s’agit pas d’un polar classique ; dans cette saga, c’est non pas un seul personnage que l’on suit, mais toute une brigade. Cette brigade est celle d’un des districts policiers (un découpage en zones) de la ville d’Isola, archétype de la mégapole américaine et véritable miroir de New-York. Le 87ème district étant loin d’être le plus facile. Dans chacun des romans, les équipes du 87ème ont sur les bras plusieurs affaires (la plupart du temps des meurtres, un kidnapping dans Rançon sur un thème Mineur (King’s Ransom), mais c’est de meurtre qu’il s’agit dans 99% des cas).

C’est un peu compliqué de présenter tout ce que cette saga a de particulier et de génial ; la réalité très crue dans laquelle baigne ces romans, par exemple. Les inspecteurs de ce district ne sont pas des surhommes. On ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre, les inspecteurs ne sont pas immortels et, sans spoiler, il arrive que certains meurent. D’ailleurs, c’est ce qu’Ed McBain voulait en écrivant sur une équipe plutôt qu’un seul personnage : il peut la faire évoluer à sa guise en en enlevant ou en intégrant de nouveaux personnages. Malgré tout, les personnages centraux de l’équipe restent présents jusqu’à la fin : Steve Carella tout d’abord, alter-ego d’Ed McBain, l’inspecteur d’origine italienne et peut-être personnage principal parmi les personnages principaux ; Meyer Meyer, inspecteur dont le père était un petit rigolo, puisqu’il lui a donné son nom de famille en prénom ; Hal Willis, petit inspecteur mais maître de judo (dont on ne verra jamais réellement de démonstration, quel dommage) ; Bert Kling, jeunot de la brigade, Pete Byrnes, le (parfois) bienveillant sergent de la brigade, Artie Brown, Cotton Hawes, Roger Havilland, Andy Parker, et beaucoup d’autres, sans compter une galerie fournie de personnages secondaires.

Ed McBain

Ed McBain

Tous ont de vraies personnalités, ainsi qu’un background : Ed McBain a été l’un des premiers, sinon le premier, à intégrer la vie privée de ses personnages dans ses romans. Chacun a alors ses propres histoires : du couple heureux que forme Carella et sa femme depuis le premier roman jusqu’au dernier, aux multiples aventures de Hawes, en passant par l’incroyable malchance de Kling avec toutes ses histoires de cœur, McBain ne tombe absolument pas dans le piège du feuilleton incrusté dans un roman sans aucun rapport ; son style et son talent ont toujours permis d’intégrer cette dimension avec une parfaite justesse, et le résultat est surtout que l’on s’attache d’autant plus aux personnages, beaucoup plus réels. Le seul point un peu irréaliste de l’affaire est que chacun des inspecteurs, ainsi que chacun des malfrats ou même des témoins qui passent dans les romans, semblent des colosses. Très rares sont les personnages en dessous d’1m85, et tous sont immanquablement baraqués. Mais, comme McBain le dit en se moquant de lui-même dans un de ses romans, « on était en Amérique, et en Amérique, même les chauffeurs de taxis ont une carrure de joueurs de base-ball« . D’ailleurs, cette tendance disparaît au fil des romans, à tel point que McBain précise bien dans ses derniers romans que ses inspecteurs n’ont « rien d’un athlète. »

Dernier personnage du roman, et non pas des moindres, la ville d’Isola, créée par McBain mais copiée sur New York (il ne faut pas longtemps pour associer Diamondback à Harlem et Riverhead au Bronx…), est la parfaite représentation de la grande méchante ville américaine (The Big Bad City, comme l’un de ses romans se nomme…). Sans doute un peu plus mal famée que la moyenne, McBain en fait un véritable personnage, en en parlant parfois comme d’une femme. Ses descriptions sont justes et n’en font pas trop, on finit presque par se voir errer dans les rues de la  ville…

Le style d’écriture est parfaitement fluide, accrocheur, et sonne toujours juste. Il s’adapte même aux situations (on sent parfaitement les accélérations de rythme lors des interrogatoires, par exemple). Il convient parfaitement aux histoires racontées et franchement, on a du mal à reposer le livre tant il accroche dès les premières pages ! Pour avoir lu l’intégralité de la série, je peux dire que les paragraphes un peu en trop se comptent sur les doigts d’une main (et sur 56 romans, ça fait pas lourd.) McBain arrive à mêler les différentes affaires qui occupent ses inspecteurs de manière parfaitement cohérente, s’amusant parfois à les lier, et intégrant en plus la vie personnelle des inspecteurs. Pas facile, et pourtant on n’a jamais une seule fois l’impression que c’est fait artificiellement. Tout est naturel. Le plus impressionnant des exemples est son roman Tout le monde sont là (Hay Hay The Gang’s All There), où McBain s’amuse à entremêler plusieurs courtes intrigues de plusieurs équipes de police, et le roman passe des unes aux autres, très rapidement, sans qu’on perde jamais le fil d’aucune. Peut-être un des meilleurs romans du 87ème.

Un autre mot peut qualifier les romans d’Ed McBain : l’évolution. Son œuvre a toujours été en perpétuel changement. Entre 1956 et 2005, quelques changements ont eu lieu en Amérique… Et le 87ème a toujours suivi cette évolution, que ce soit par l’aspect de la ville et les ethnies qui s’y mélangent : d’abord les irlandais et les portoricains, puis les afro-américains, etc., avec des lieux qui apparaissent, d’autres qui disparaissent ; ou encore par les techniques policières, d’investigation bien sûr (il s’est toujours tenu très renseigné sur les techniques de police, afin que ses romans soient le plus fidèle possible à la réalité), mais aussi juridiques (l’aspect le plus flagrant étant l’apparition de l’arrêt Miranda Escobedo qui oblige les policiers à lire ses droits au détenu). On ne traite pas un suspect de la même façon en 1956 et en 2000… Cette évolution, McBain l’a suivie aussi. A travers ses romans, c’est toute une partie de la société américaine qu’on voit évoluer. Mais McBain a aussi su faire évoluer sa saga plus profondément encore : plutôt franchement misogyne à ses débuts, où la femme était surtout la bonne mère/épouse au foyer, McBain change de mentalité et intègre des personnages féminins à l’équipe (Nellie McBrand, Eileen Burke…) et supprime le ton macho de ses romans. Visionnaire parfois, McBain publia dans son roman de 2001 une histoire exposant clairement les risques du fanatisme post-11 Septembre… (Cash Cash).

L’auteur suivait aussi de près les relations entre les peuples de différentes origines qui immigraient en Amérique ; Isola faisait aussi office de microcosme pour les États-Unis. Le racisme ambiant est un thème qui revient souvent en toile de fond de ses romans et on perçoit parfaitement l’amertume et le pessimisme dont McBain, déçu, fait preuve dans ses derniers romans : pour lui, le « creuset » qu’était l’Amérique n’avait jamais atteint le « point de fusion« .

87ème District de Ed McBain tome 9

Tome 9 de 87ème District

En plus de cette évolution de fond, il a toujours su se renouveler sur la forme ; aucun roman ne ressemble à un autre, aucune énigme n’est une resucée d’une ancienne, et elles sont toujours très bien ficelées. McBain s’amuse même à aventurer un orteil dans l’au-delà avec Un Poulet chez les Spectres (Ghosts). On n’est pas face à un type idiot qui ne découvre le coupable que 200 pages après le lecteur. Les inspecteurs ont en fait souvent un train d’avance ! Et la solution est très souvent un contre-pied inattendu. De plus, McBain s’amusait à changer de style d’un roman à l’autre. C’est-à-dire qu’il gardait la même façon d’écrire, fluide et agréable, mais il intégrait des petites manies d’écritures, une forme de présentation des choses, un paragraphe construit selon la même structure et qui se répète trois ou quatre fois dans le roman… Et celui d’après, il changeait. C’est plutôt amusant à remarquer et ça donne du dynamisme à l’ensemble. En outre, McBain savait comment renouveler la formule en intégrant de nouveaux personnages ; Eileen Burke, Nellie McBrand, le terriblement raciste et politiquement incorrect « Fat » Ollie Weeks, auquel l’auteur finira par s’attacher et donnera une chance d’évoluer.

Sur les derniers romans, il s’amusait même à s’auto-citer ; soit en faisant référence à de vieilles énigmes du 87ème d’un roman paru trente ans plus tôt, soit en citant son travail sur le scénario des Oiseaux, ou même en mentionnant sa date de naissance ; dans les derniers romans, il arrive souvent qu’un des protagonistes soit né le 15 octobre, auquel cas, un des inspecteurs pense immanquablement : « la date de naissance des grands hommes« . Autant de petits easter eggs amusants à remarquer. McBain ira même jusqu’à rencontrer Evan Hunter, en publiant une aventure de Matthew Hope (son autre série) où ce dernier rencontre et travaille avec… Carella ! (Le paradis des ratés). Une sorte de cross-over qu’apprécieront les fans.

Et puis, il y a le Sourd. The Deaf Man. Aucune comparaison plus juste que le « Professeur Moriarty du 87ème » ne peut être faite. Sauf qu’ici, le génie du crime ne rencontre pas un cerveau aussi tordu que le sien ; depuis sa première rencontre avec le 87ème, il garde une relation ambiguë avec Carella (l’admire-t-il ou le déteste-t-il ?) et chacune de ses apparitions est synonyme d’indices particulièrement tordus envoyés au poste de police du 87ème où les cerveaux impuissants des inspecteurs ne peuvent que conjecturer sur le prochain coup du Sourd, qui prend à chaque fois un nom différent, mais qui veut à chaque fois dire « sourd » dans une langue. Au final, c’est surtout la poisse incroyable dont il souffre qui l’empêche de réussir ses plans tordus et remarquablement bien ficelés… C’est dans ces romans qu’apparaît tout le talent de McBain pour réussir à échafauder des énigmes.

Le temps est aussi important chez McBain ; il en joue et l’utilise comme bon lui semble. Le temps réel a prise sur l’univers de la saga, bien sûr, puisqu’elle évolue avec lui comme dit plus haut. Cependant, les inspecteurs n’ont pas 80 balais à la fin de la saga. En fait, ils ont tous toujours plus ou moins le même âge. D’une vingtaine tassée au tout début, Carella oscille entre la trentaine et la quarantaine, parfois passant la barre, parfois retombant en dessous, et ce même si, dans les tout derniers romans, l’auteur « officialise » ses quarante ans en faisant traverser à l’inspecteur une bonne petite crise de la quarantaine. Pareil pour tous les autres ; Bert Kling reste l’éternel jeunot, Byrnes reste le sergent pas trop loin de la retraite, etc. McBain s’en amuse, en faisant parfois dire à ses héros qu’il « préférait ne plus compter les années« , « mais qui se souciait du temps qui passe ?« , ou bien quelque chose de ce genre. Enfin, pour les enfants de Carella, le temps n’est pas arrêté mais ralenti ; ils sont au seuil de l’adolescence en 2005, alors qu’ils devraient avoir, eux, la quarantaine. Ils ont donc grandi depuis leur naissance mais vraiment très lentement.

Tome 8 de 87ème District

Tome 8 de 87ème District

La seule chose qui m’a un peu déplu (il en faut bien une… Même si c’est probablement un des meilleurs auteurs que j’aie jamais lus) est que la structure des romans étant indépendante (malgré les références, les romans peuvent se lire dans n’importe quel ordre), McBain introduit chaque fois ses héros d’une manière très similaire. Il ne fait pas énormément d’effort pour le faire et le fait très rapidement, c’est donc plus par obligation et pour ne pas perdre le nouveau lecteur, mais lire pour la trentième fois pourquoi Meyer Meyer s’appelle ainsi ou que Carella a des yeux légèrement bridés, c’est un peu soûlant. Enfin, rien de rédhibitoire.

Le dernier roman du 87ème (Fiddlers ou Jouez Violons – les traductions des titres laissent un peu à désirer, même si la traduction de l’œuvre même est de très bonne facture) est tout aussi réussi que les autres (cinq meurtres donnant cinq pistes totalement différentes et en majeure partie fausses, mais qui, poussées jusqu’au bout, mènent au coupable, alors même qu’on le connaît depuis le début, fait unique chez McBain), mais se finissent sur une fin très ouverte concernant les vies personnelles des inspecteurs. McBain a laissé un dernier roman très frustrant… Une série qui devait se terminer dès le troisième volet (Carella, blessé, devait mourir, et nul ne sait si c’est la pression de l’éditeur ou l’attachement qu’avait fini par éprouver l’auter pour son personnage qui l’a poussé à le ressusciter) s’achève ainsi, et c’est bien triste ; quitter le 87ème District ne se fait pas de gaieté de cœur.

Vous l’avez compris, je ne saurais trop vous conseiller de vous plonger au plus tôt dans la saga. Pour ma part, j’ai lu les neuf tomes de l’intégrale (dont l’absolument introuvable huitième), qui permettent de lire le tout dans l’ordre chronologique, et c’est plus agréable ; chaque tome compile entre quatre et six romans (de 900 à 1200 pages) et coûte dans les vingt euros. Ça fait certes chère la collection complète, mais un seul est une bonne affaire (quatre à six romans pour vingt euros…) et la plupart des bibliothèques possèdent des romans du 87ème District. Si tant est que vous puissiez vous arrêter à un seul tome.


D’extraction modeste, Scott Fitzgerald est un écrivain américain né en 1896 dans le Minnesota. L’héritage de sa mère lui permet néanmoins d’aller à Princeton, où il est profondément impopulaire (ce qui inspirera quelques très bonnes nouvelles plus tard). Il quitte rapidement l’université pour se consacrer à l’écriture, s’engage en 1917 et rencontre en 1918 la jeune femme qui deviendra sa femme, Zelda Sayre. Il écrit son premier livre à cette période et devient rapidement le représentant de sa génération. Il part vivre en France, y rencontre Hemingway, y écrit un de ses chefs-d’œuvre, Gatsby le Magnifique, mais aucune de ses œuvres ne se vendra jamais bien. Il écrit donc de nombreuses nouvelles pour s’assurer un revenu correct.

Tombe de Fitzgerald

Sur sa tombe et celle de son épouse, nous pouvez lire « Car c'est ainsi que nous allons, barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé. », citation de Gatsby le Magnifique.

Plus tard, Zelda (sa femme, pas le jeu) commencera à manifester des troubles mentaux importants, et à partir de 1926, elle est placée en maison de repos. L’alcoolisme et le manque d’argent commencent à user l’écrivain, et c’est à cette période qu’il écrit Tendre est la nuit, aboutissement de neuf ans de travail difficile, de semi-biographie, de transfert de certains passages de nouvelles, etc. Encore une fois, le succès financier n’est pas au rendez-vous, et en 1940, Fitzgerald meurt pauvre, laissant un roman inachevé, Le dernier nabab, alors que tous le croient déjà mort et que plus aucun de ses livres n’est en vente. Zelda ne lui survivra que quelques années, avant de périr brûlée vive dans un incendie. Il reste comme le chef de file de ce qu’on a plus tard appelé l’ère du Jazz, les Années folles, ou encore de la fameuse génération perdue, qu’Hemingway représente (il utilise d’ailleurs l’expression dans Paris est une Fête).

C’est de Tendre est la Nuit (Tender is the night) dont il est ici question. Aboutissement d’un lent travail en pleine misère et en plein alcoolisme, c’est un grand classique de la littérature américaine et c’est le genre de livre qu’on ne parvient pas à lâcher avant la fin. Le découpage est assez original, dans le sens où le livre est introduit par un personnage qui se révélera n’être pas le principal. Le livre est donc découpé en trois parties. La première partie commence par l’arrivée sur une plage cannoise de Rosemary Hoyt, jeune actrice en voyage après son premier succès cinématographique.

Elle fait alors la connaissance d’un groupe de personnes qui lui font forte impression par la classe et le charme qui émanent d’eux. Il s’agit de Dick et Nicole Diver, Abe et Mary North, et Tommy Barban. On comprend peu à peu que le groupe est surtout centré autour de Dick et Nicole, dont émane un charme inexplicable et puissant, presque surnaturel. On commence par croire qu’il s’agit de l’histoire de la perversion d’une jeune fille innocente par un couple vénéneux, façon Liaisons dangereuses, mais il ne s’agit pas du tout de cela. Rosemary jouera effectivement un rôle très important dans l’histoire des Diver, mais pas dans ce sens-là. On commence en effet, au cours de cette première partie, à comprendre que les Diver sont plus complexes que cette façade de perfection vestimentaire et comportementale. Et c’est l’histoire des Diver que l’on suit, au cours du deuxième livre, qui, en grande partie, raconte le passé des Diver et l’histoire de Dick, ce jeune psychanalyste doué et charmant, et sa rencontre avec une patiente, Nicole Diver, dont il finit par tomber amoureux.

L’histoire est complexe, depuis l’origine de la maladie de Nicole à sa situation financière d’héritière richissime (détail qui a son importance vu l’intérêt complexe que Fitzgerald portera toute sa vie au monde des riches, monde souvent mis en scène dans ses nouvelles), mais il est évident qu’il s’agit d’une partie très biographique de la vie de Fitzgerald. D’ailleurs, quasiment tout ce qu’écrit Fitzgerald, roman ou nouvelle, contient une grosse part d’autobiographie. Certaines scènes sont trop bien décrites, trop fortes, pour ne pas avoir été vécues. Enfin, le troisième livre raconte l’effritement du couple, la rechute de Nicole, mais aussi le vieillissement de Dick, qui s’aperçoit petit à petit qu’il est bien plus âgé que ce qu’il croyait ; Rosemary Hoyt joue un rôle dans tout cela et réapparaît, de même que tous les proches des Diver (les North, Barban…), mais expliquer exactement quel rôle ils jouent dans l’histoire serait trop long et gâcherait l’intrigue. Enfin, le livre se clôt sur la séparation inévitable des Diver, entre une Nicole enfin guérie et n’ayant plus besoin d’étai, Dick, vieilli, humilié sur plusieurs points, chassé par la riche sœur de Nicole comme un parasite, se découvrant à la limite de l’alcoolisme, son charme brisé, nostalgique, « refermant enfin ce dossier ».

Tendre est la Nuit de Fitzgerald

D’un bout à l’autre, ce livre est clairement magistral. Fitzgerald avait cette capacité, outre la construction de personnages forts et fouillés (particularité partagée par Hemingway, d’une autre façon), de pouvoir créer en deux ou trois phrases une ambiance particulière, de situer immédiatement une atmosphère et de faire ressentir parfaitement les sentiments des personnages, les malaises, les joies… Son style, un peu poétique, et qu’une remarque d’une ironie grinçante façon Henry James vient parfois émailler, rend parfaitement les émotions et les situations, l’état de stabilité mentale précaire de Nicole, ne pouvant survivre qu’en s’appuyant permanence à Dick ; l’indifférence relative envers les enfants ; le charme indéfinissable qui entoure Dick, agissant sur tout le monde et en particulier sur Rosemary Hoyt, qui finira d’ailleurs, étonnamment, à inverser le processus et à rendre Dick amoureux d’elle… La part autobiographique est peut-être pour beaucoup dans la force du roman, mais c’est en tout cas un livre vraiment superbe, et un classique à juste titre.

Encore un mot, pour parler des nouvelles que Fitzgerald a écrites au cours de sa carrière. Elles sont innombrables et ne sont d’ailleurs pas toutes excellentes (encore qu’il eût déclaré, avec justesse, qu’il était incapable d’écrire quelque chose de vraiment mauvais), mais le recueil Un diamant gros comme le Ritz (A diamond as big as the Ritz), reprend quelques-unes des plus belles nouvelles de Fitzgerald, dans un classement peu ou prou chronologique (premiers succès, au sommet de sa gloire, rétrospectives, déclin), comme la nouvelle éponyme, Une décade perdue, Un dimanche de Fous, une Femme sans passé, le Garçon Riche, Retour à Babylone, etc. D’excellentes nouvelles, reprenant les caractéristiques stylistiques décrites plus haut. Le recueil peut très bien servir d’introduction à l’œuvre de cet auteur particulier. Ses dernières nouvelles, beaucoup plus courtes, beaucoup plus sèches, comme un cas d’alcoolisme ou Une décade perdue, sont vraiment à lire.

Enfin, la Félûre, un autre recueil de nouvelles comportant entres autres la nouvelle éponyme, une des ses plus célèbres et de ses plus poignantes histoires, peut aussi être lu sans hésitation aucune.


Ernest Hemingway, né en 1899 et mort par sa main en 1961 pour échapper à l’impuissance et à la folie naissante, est un des auteurs américains les plus connus. Fils d’une famille nombreuse, pratiquant la chasse très jeune, c’est vers le journalisme qu’il décide de s’orienter en 1917. Ça tombe plutôt bien, il y a comme un conflit de l’autre côté de l’Atlantique. Hemingway parvient à s’engager en 1918. Rapidement blessé, hospitalisé, il survivra au conflit. Plus tard, il s’engage comme journaliste dans la seconde guerre mondiale, aux côtés des Républicains, en Espagne. Il voyagea énormément dans sa vie, créant un peu la figure de l’écrivain aventurier, baroudeur. Écrivain reconnu, il obtiendra le prix Nobel de littérature en 1954. Il mit fin à sa vie en 1961.

Affiche du film Pour qui sonne le glas

A peine quelques années après sa sortie, Pour qui sonne le glas était adapté au cinéma.

Tout comme Bukowski, tout comme Céline, Hemingway est un de ces auteurs qui a crée un véritable style. Toutefois plus facile d’approche que celui de Céline, il se caractérise par un style extrêmement dépouillé. Si certains émettent l’hypothèse que ce sont les carnages de l’Espagne franquiste qui l’ont amené à ce style, je n’en suis personnellement pas persuadé, vu que Le Soleil se Lève aussi est un parfait exemple de ce style et a été écrit en 1926. Il est possible que ce soit la première guerre mondiale qui lui ait en fait inspiré ce style, mais au fond, peu importe. Il en parle en disant, peu ou prou (je cite de mémoire) « n’écris que si ton personnage fait quelque chose. S’il ne se passe rien, il n’y a pas besoin d’écrire. » Le style d’Hemingway est donc extrêmement dépouillé, sec, tranchant. Pas une phrase dont il n’y ait pas besoin. L’auteur ne se perd pas en longues descriptions, en introspections poussées. Le meilleur représentant de ce style que j’aie lu jusqu’ici est Le Soleil Se Lève Aussi, un livre excellent que je vous conseille vivement, à la fois pudique et sec comme un coup de trique. Mais ce n’est pas de celui-ci que je vais vous parler ici.

Pour Qui Sonne le Glas (For Whom The Bell Tolls) est un livre qu’Hemingway a écrit en 1940. Il n’est pas vraiment autobiographique mais s’inspire fortement de ce que l’auteur a vécu lorsqu’il était journaliste en Espagne, lors de la lutte contre les franquistes. L’histoire est celle de Robert Jordan, ou Roberto, instituteur américain engagé dans la lutte contre les franquistes. Comme toujours chez l’auteur, c’est par des allusions subtiles, des souvenirs, des sous-entendus ou des discussions que l’on découvre le passé des personnages. Mais on en apprend toujours peu sur Robert Jordan, sinon qu’il est vétéran de la guérilla espagnole. Ce dernier s’est vu donner l’ordre de faire sauter un pont stratégique lors d’une attaque massive des Républicains, pour éviter les renforts. On sent parfaitement qu’Hemingway a vécu de l’intérieur ce genre de choses, par l’organisation chaotique de la guérilla, la mission presque impossible qui lui est confiée… Il rejoint donc l’endroit en question et prend contact avec les guérilleros des environs.

Pour qui sonne le glas de Ernest HemingwayTous sont des personnages particuliers, fouillés, possédant une personnalité vraie et attachante, du chef de bande las des combats, brute intelligente ne se battant plus que pour son bout de montagne, à sa femme, Pilar, la matrone forte comme un roc, soutenant Jordan jusqu’au bout. Le tout en passant par Maria, la jeune femme violée par les franquistes et recueillie par le groupe lors d’une attaque contre ceux-ci. Cette dernière est bien sûr le prétexte à une histoire d’amour qui, à mon sens, est un peu trop développée, mais toujours bien écrite, et donnant encore plus de tragique au destin probable de Robert Jordan, qui n’a que trois jours pour accomplir sa mission.

Le contexte est prétexte à de nombreuses réflexions et souvenirs des personnages, où l’on découvre toute l’admiration qu’Hemingway voue au peuple espagnol et, entre autres, à la corrida, goût qui fera froncer les sourcils de certains, mais admirablement justifié par de longs passages poétiques. En filigrane, le fantôme d’un précédent agent de la république, venu mener le même type d’opérations quelques temps plus tôt, et dont on finit par apprendre que c’est Jordan lui-même qui a été forcé de l’achever, revient régulièrement. On s’attache énormément aux personnages, contrastés et pas manichéens pour deux sous, témoin les atrocités commises lors de certaines actions…

Pour moi, c’est la vraie force du livre, au-delà des passages poétiques et mélancoliques sur les paysages, l’Espagne, les souvenirs de guerre ou du Montana originel de Jordan, au-delà du style irréprochable du livre, qui vous fait le dévorer sans le lâcher, car il n’y a pas un mot de trop ; au-delà de tout cela, ce sont les personnages qui font de ce livre un vrai chef-d’œuvre, et on voit l’histoire évoluer peu à peu, les incidents s’enchaînant, la vérité se faisant sur le contexte de l’attaque, et le destin inexorable de Robert Jordan arrive. On le sait, il n’y a aucune surprise, dès le début du livre ; et le personnage le sait aussi, comme tous les autres le savent – ce qui fait des trois jours passés dans les montagnes avec Maria trois jours très précieux –, mais contrairement aux livres où l’on connaît la fin d’avance, on ne veut pas y arriver, tout comme Jordan souhaiterait voir ces trois jours un peu plus longs ; et jusqu’à la dernière ligne, on espère, presque stupidement, s’être trompé.

La fin, pudique et sèche à la fois, clôt magnifiquement ce livre que je ne saurais trop vous conseiller ; à mon humble avis, il s’agit d’un livre du niveau de Voyage Au Bout de la Nuit, un livre « sans-faute », qu’il faut avoir lu dans sa vie.

Ernest Hemingway

D’Hemingway, le livre que j’ai mentionné au début de ce texte, Le Soleil se Lève Aussi, est une petite perle dans son genre, et constitue également une bonne introduction à son style. Paris Est Une Fête, en revanche, franchement autobiographique, n’est à conseiller qu’à celui qui s’intéresserait vraiment à Hemingway, car le livre (posthume) raconte quelques années passées à Paris. Très poétique, on y lit tout l’amour de l’auteur pour cette ville, mais il ne s’agit probablement pas de la meilleure introduction à son univers. En revanche, c’est par ce dernier livre que j’ai appris l’existence d’un autre très grand écrivain américain, Scott Fitzgerald, qui fera l’objet d’un prochain article.


Disons-le tout de suite, il s’agit ici d’une des œuvres les plus marquantes de la littérature, et pas du tout d’un bon bouquin plus ou moins confidentiel, car c’est un classique très connu. Louis-Ferdinand Destouches, ou Louis-Ferdinand Céline, ou encore Céline pour reprendre son nom de plume, est un médecin et écrivain français né en 1894. Son enfance ne revêt que peu d’intérêt, et il n’est pas réellement nécessaire de s’étendre sur ses dérives antisémites et collaboratrices pour parler de son premier livre, qui ne contient heureusement aucune allusion à ses penchants postérieurs. Néanmoins, le fait qu’il ait été médecin joue grandement dans la construction du livre. En ce qui concerne sa personnalité et sa vie, complexes toutes deux, autant se référer à Wikipédia.

Céline

Voyage Au Bout De La Nuit n’est pas autobiographique, mais presque, pourrait-on ajouter. Le personnage principal, Ferdinand Bardamu, est un médecin lui aussi, et est l’archétype du antihéros. Contrairement à ce que l’on a entendu généralement sur ce livre, il ne traite pas que de la première guerre mondiale. L’aventure de Bardamu s’étend sur bien plus que la période de la guerre, puisqu’à l’instar de Céline, il visitera l’Afrique, l’Amérique, avant de revenir en France.

Céline créa un style littéraire extrêmement particulier, que Voyage au bout de la nuit reflète parfaitement. Comme tous les styles très particuliers, on adore ou on déteste. Celui-ci se caractérise par un langage assez parlé, des phrases saccadées auxquelles manquent régulièrement des virgules, des fautes de syntaxe (« malgré que, à cause que »), quelques mots de vieil argot également ; un style que j’ai trouvé vraiment prenant – et que d’autres ont exécré. Toujours est-il qu’il s’agit d’un style vraiment unique.

L’œuvre raconte donc l’histoire de Bardamu, depuis son engagement volontaire dans l’armée (comme l’auteur), jusqu’à sa vie en tant que directeur d’asile, en passant par l’Afrique coloniale, l’Amérique fordiste et les banlieues crasseuses de Paris. Le ton général est le dégoût des hommes, du monde, de la pourriture, de la société. Pour être honnête, je n’ai pas souvenir de beaucoup d’auteurs capables de décrire de manière aussi variée que Céline la misère, la crasse, la boue humaines, le répugnant du monde. Depuis sa description (légendaire) de la guerre, « cet abattoir international de la folie », de l’Afrique coloniale, au climat étouffant et maladif, pouilleux, suant, humide (le terme usité par Céline étant « nègre », on pourra s’en trouver dérangé, néanmoins, sa description des coloniaux laisse bien entendre son opposition au colonialisme, et on finit par passer sur le mot) ; à l’Amérique où la misère n’est plus chaude et lourde, mais métallique et impersonnelle, glacée, presque folle (Céline y dénonce au passage le fordisme et le capitalisme à tout va), à la banlieue parisienne, Rancy.

Quoique ses descriptions sur chacun des passages précités sur la pourriture humaine et sur la misère soient uniques, c’est pour moi dans cette dernière partie que Céline se lâche totalement. On voit, on sent presque la banlieue industrielle immonde, au ciel jauni par la pollution, dans les vieux appartements déglingués, les « cages à lapin », et la mesquinerie, le mépris, la crasse des voisins, détestant par exemple Bardamu simplement parce qu’il ne sait pas se faire payer ses consultations…

Voyage au bout de la Nuit de Céline

Tout le livre fourmille de scènes « chocs » ; parmi toutes celles-là, on retiendra encore en particulier celles de Rancy, par exemple lorsqu’une jeune fille, ayant raté son avortement, se vide littéralement de son sang dans un appartement sordide, et où sa mère hurle que sa famille sera déshonorée si elle va à l’hôpital. Bardamu contemple, passif, ouvrant à peine la bouche…

L’antihéros est bien trop passif pour qu’on se prenne d’affection pour lui. Lâche, certes, inactif, contemplatif des évènements. Mais bien plus authentique que tous. Et assumant parfaitement sa lâcheté. Ses fuites. Et en fin de compte, plus « propre » que la galerie impressionnante de tordus que dresse Céline. L’officier maigrelet et désintéressé au plus haut point de la vie de ses hommes, ses compagnons de voyage pour l’Afrique développant une haine mortelle pour lui par désœuvrement, le directeur de la compagnie raciste et nauséabond, la population de banlieue dont la dégueulasserie humaine, sur tous les plans, flanque le vertige, et bien sûr Robinson, personnage récurrent du livre, que Bardamu retrouvera toujours au gré de ses voyages…

Entre toutes ces péripéties, ce voyage dans l’immonde, des réflexions, nombreuses, sur l’humanité, la vie, le monde… Ce ne sont pas des parties lourdes, au contraire, le style reste le même et les réflexions lucides et tristes de Bardamu frappent ; et fort. En fait, le nombre de citations, de réflexions, de vérités frappantes de Voyage Au Bout De La Nuit est proprement hallucinant. Une vraie mine d’or, comme on en voit peu.

On ne sort pas indemne d’une lecture de Voyage Au Bout de La Nuit, même si l’on est relativement insensible à ce qu’on lit. Le bouquin est trop riche pour qu’on le referme simplement et qu’on passe à un autre bouquin (la fin est par ailleurs à la hauteur du livre). Ses 630 et quelques pages sont en fin de compte rapidement dévorées, car ce livre happe littéralement. C’est sans aucun doute un de ces livres qu’il faut absolument avoir lu dans sa vie. Un classique parmi les classiques.

L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! (Céline, Voyage au bout de la nuit)


Hermann Hesse est de ces auteurs à la personnalité particulière. Né dans une famille ultra stricte et puritaine, ayant reçu une éducation des plus sévères, et pourtant doté d’une nature de rebelle et de solitaire, il vivra une enfance difficile, entre fugues et maisons de redressement, qui ne parviendront pas à briser sa personnalité. Il se tournera vers des activités plus mentales après être resté quelques mois dans une usine.

Peintre, essayiste, romancier, poète, touche-à-tout, il vécut une vie globalement solitaire, faite de méditations, même s’il passa une bonne partie de sa vie marié. Écrivain reconnu, il fut pourtant largement décrié en 1914, lorsqu’il se prononça ouvertement contre le patriotisme fou et le nationalisme à tout va, et devint la cible des journaux allemands ; il fut également interdit sous le régime nazi, alors qu’il protestait en faveur des écrivains persécutés, qu’ils soient juifs ou non.

Hesse Hermann

Le loup des Steppes, en langue originale Steppenwolf, fut aussi interdit par les nazis. Bien qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre reconnu, qui a profondément influencé bien des auteurs et marqué la littérature allemande (pour l’anecdote, c’est à ce livre que le groupe de Rock éponyme doit son nom), il ne plaira pas à tout le monde, loin de là. Steppenwolf est avant tout un livre d’introspection, de profonde recherche du soi. Vous qui cherchez récits de bardes et batailles épiques, ou encore sordides enquêtes ou bien récits de Science-Fiction, passez votre chemin !

L’œuvre est racontée à la première personne, par les yeux d’Harry Haller, évident alter-ego de Hesse (on dit que les gens intelligents, lorsqu’ils prennent un pseudonyme, gardent leurs initiales…). L’histoire est simple, sans scénario alambiqué : cet homme, Harry, est un solitaire bourru, dégoûté de la société et de la tournure qu’elle prend, réfugié dans ses livres et sa musique classique – les noms de Goethe et de Mozart sont bien souvent cités –, alcoolique, fantôme des bars le soir venu. Déchiré profondément par une quasi-schizophrénie, entre lui, Harry Haller, l’homme érudit et versé dans la littérature, et celui qu’il nomme le « Loup des Steppes », sa facette sombre, désespérée, agressive, violente, sauvage, indisciplinée (on y reconnaîtra la facette rebelle que l’éducation de Hesse n’a pas réussi à briser). Il n’est pas ici d’histoire à la Dr. Jekyll et Mr. Hyde (très bon bouquin aussi, en passant), sa schizophrénie n’est pas vraiment réelle, mais elle est intensément vécue.

Hesse Hermann

La première partie du livre présente l’homme solitaire et souffrant de cette déchirure, de ce combat permanent des deux aspects de son âme. Une magnifique introspection, une épopée psychanalytique – oui, ça ne plaira pas à tout le monde, encore une fois –, avec en filigrane de mélancoliques descriptions des rues de la ville nocturne. Le roman bascule lorsque, déchiré à n’en plus pouvoir, brisé, Harry finit par échouer dans une boîte de Jazz (roman écrit en 1927), malgré son dégoût de l’atmosphère ambiante, tant est grande sa certitude qu’il se suicidera à peine rentré, et tant est grande sa crainte de la mort. Il rencontre alors Hermine, étrange personnage féminin, (à mon avis, il s’agit ici de la partie qui rentre dans la fiction, et la première partie était plus ou moins autobiographique), qui l’entraînera dans un autre mode de vie, fait de danses, de soirées, pour lui réapprendre à vivre et dépasser sa vision limitée de la dualité de son âme. Foin de mièvrerie néanmoins ; à partir de là, les quelques traces d’actions disparaissent presque complètement, ne restent que les introspections et la lente transformation d’Harry, toujours splendidement décrites. Le livre finit de manière particulièrement étrange, fleurant avec le Fantastique, ou plutôt y entrant carrément, livrant des réponses implicites sur l’identité de la mystérieuse Hermine, et encore plus de questions sur le futur d’Harry, le vieux Loup des Steppes auquel on finit par s’attacher.

Au final, ce livre laisse un goût étrange, une remise en cause de soi, pour le moins ; pas de réel goût d’inachevé néanmoins, comme en engendrent parfois les fins ouvertes. Le style du livre est assez simple malgré la complexité du sujet traité, les phrases ne sont pas inutilement lourdes, tout en étant assez riches. On se laisse assez facilement absorber par le style d’écriture de l’auteur, qui n’est pas d’une originalité extrême, mais agréable, bien mené, et qui transcrit parfaitement les pensées et les sentiments de Haller.

« Je croyais que tu avais mieux appris à jouer. Allons, ce n’est pas irréparable. » (Hermann Hesse, Le Loup Des Steppes)


Bukowski. Si ce nom n’évoque rien pour vous, peut-être une anecdote vous mettra-t-elle sur la piste ; chacun d’entre vous a probablement gâché une fois dans sa vie une soirée à voir « les 100 plus grandes anecdotes inédites », qui nous repassent les mêmes sempiternelles images, accompagnées des rires intelligents de quelque décérébré de service et, pour faire bonne mesure, d’une potiche quelconque. Bref, une des images couramment passée est celle de cet écrivain américain complètement torché chez ce brave Bernard Pivot, qui finit par quitter le plateau, bouteille à la main. Cet écrivain, c’est Bukowski. Le décor est planté.

Contes de la folie ordinaire de Bukowski

Alcoolique, jouisseur, Bukowski n’est pas exactement le genre idéal. Père alcoolique, enfance chaotique, vie de misère et imbibée d’alcool. On passera les détails de sa vie pour le moins mouvementée et les flots d’insultes alcoolisées qu’il jette à la face des auditeurs occasionnels des lectures publiques. Il reste un des plus grands écrivains américains, en tout cas unique en son genre.

Ses écrits ne sont pas moins édulcorés que sa vie. Depuis le Journal d’un vieux dégueulasse à Women, son autobiographie pour le moins suggestive, Bukowski décrit comme personne la misère, le sexe, l’alcool, et, généralement, les trois ensemble. Phrases courtes et incisives, vocabulaire fleuri, aucune complaisance. Le narrateur est la plupart du temps un alter-ego de l’auteur, généralement nommé Bukowski, d’ailleurs. Une sorte de San-Antonio avec 3 grammes d’alcool dans le sang en plus et les expressions d’argot français en moins. Bukowski enchaîne avec talent des descriptions détachées des pires atrocités.

Les Contes de la folie ordinaire ayant pour titre original Erections, Ejaculations, Exhibitions and general tales of ordinary madness, on comprendra que cette œuvre ne fait pas exception. Il s’agit d’un recueil de vingt courtes nouvelles, toutes plus infectes et géniales que les autres, toutes dérangeantes. Certaines vont jusqu’à côtoyer le fantastique (Le petit ramoneur), d’autres sont des minuscules textes « coups de poing » (Comme au bon vieux temps décrit de minuscules histoires en 2 paragraphes dans une prison sordide).

Contes de la folie ordinaire de Bukowski

Toutes accrochent dès la première phrase, fût-elle d’une vulgarité extrême (pas de chaussettes). Carnets d’un suicidé en puissance est une nouvelle sans début ni fin réels, sans queue ni tête, sans fil narratif, sans réelle histoire, et pourtant, le texte est d’une puissance redoutable, accrocheur, on n’en demande pas plus. Bukowski ne perd pas de temps à introduire ses personnages, son histoire, il tranche dans le vif. Certaines, sans avoir recours à une vulgarité excessive, réussissent, en trois pages, à donner un profond sentiment de malaise (Autant qu’on veut). Quel que soit le biais utilisé, toutes y arrivent, d’ailleurs.

Cela est pour beaucoup dû aux fins des nouvelles, fins totalement ouvertes, laissant retomber une histoire et en commençant une autre. Certaines histoires se terminent simplement sur un « Et vous, qu’auriez-vous fait ? », ou encore un simple « Mouais. » Sans pour autant donner une impression d’inachevé. Simplement, ça finit comme ça, on passe d’une histoire sordide et miséreuse à une autre, avec autant de sexe et d’alcool. Un style particulier, vous l’aurez compris, qui ne plaira peut-être pas à tous. Mais original et fort, sans aucun doute. Grand classique à avoir lu dans sa vie, les coutres histoires des Contes de la folie ordinaire constituent sans nul doute une introduction parfaite à Bukowski.

Bukowski est mort en 1994 d’une leucémie, et Wikipédia nous apprend qu’est écrite sur sa tombe l’inscription DON’T TRY.

« Dis merci à ton trou du cul. » (Bukowski, Comme au bon vieux temps)